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Category Archives: Le vieil homme et l’amour

Ses lèvres sont douces et sa peau est soyeuse, claire comme la lumière du matin. Il l’a aimée pendant des heures, et maintenant il pense à elle, sur le chemin du retour. L’idée qu’il lui faudra attendre le mardi suivant pour la serrer de nouveau dans ses bras le blesse, mais alors le souvenir de son visage lui revient, il sait qu’il attendra, une éternité s’il le faut.


Le matin suivant, il a rendez-vous avec la femme du téléphone. Il l’attend au café, comme d’habitude. Il est assis à une table face à la fenêtre, dos au comptoir. C’est de là que vient la voix. Comme la mer, exactement. Elle demande un café, et l’heure aussi. Puis elle téléphone, laisse un message sur un répondeur : C’est moi, je suis bien arrivée, y’avait un monde fou sur la route mais ça va. Je te rappelle après mon rendez-vous, j’espère que tu répondras. Je t’embrasse.


Elle a les cheveux bruns et légèrement bouclés. Elle porte un jean et des chaussures à hauts talons, une veste rouge au col montant. Elle est debout, au bar.

Monsieur Martin regarde sa montre, il a encore dix bonnes minutes d’avance. Il hésite. Elle s’en va.

Par la fenêtre, il la regarde s’éloigner. Il n’a toujours pas vu son visage, mais il est sûr qu’il pourrait reconnaître son dos entre mille.




La cloche du collège retentit. Monsieur Martin rejoint sa voiture et s’en va au café. Il n’a pas rendez-vous, mais il aimerait : depuis ce jour, il ne cesse de penser à l’inconnue du comptoir. Celle à la voix de mer.


Il entre et elle est là. Debout, au bar, comme la dernière fois. Il a reconnu son dos, il étais sûr qu’il le pourrait. Cette fois, il n’hésite pas : il s’approche, se place tout près d’elle et commande un café. Elle le regarde, enfin il découvre son visage. Immédiatement, il l’aime. Il lui sourit, elle lui répond alors il lui dit bonjour. Elle lui répond encore, alors il se propose de lui offrir un autre café. Elle le remercie poliment mais dit qu’elle est pressée. Elle lui sourit de nouveau avant de quitter le café.

Il la laisse s’en aller, sûr de la revoir bientôt puisque c’est Elle.


Il règle sa consommation et s’en va retrouver Valentine.




Pendant six semaines, Monsieur Martin écrit tous les soirs. Des pages et des pages, des lettres, des poèmes, qui restent sans destinataire. Bientôt, se dit-il pour se rassurer, et continuer à rêver. Parce qu’il sent que c’est Elle, l’inconnue du bar, son inconnue pressée, à la veste rouge et au téléphone portable. Il pense à Elle quand il fait l’amour à Valentine, il pense à Elle quand il écrit l’amour à Camille, il pense à Elle quand il simule l’amour à Eva. Il pense à Elle souvent, presque tout le temps, et il aime ça.

Il retourne au café deux fois par semaines, il L’attend, il L’espère, et il sait qu’un jour Elle sera là.

Et un jour, Elle est là.


L’été s’est installé, la dernière cloche a sonné, Monsieur Martin est en vacances et il va au café. Il s’installe au comptoir, comme toujours depuis, et attend. Comme s’ils avaient rendez-vous, elle arrive, avec les dix minutes de retard qu’il qualifie d’élégance féminine. Ces dix délicieuses minutes durant lesquelles l’impatience gronde car elle se sait bientôt terminée et le coeur bat si fort que l’on se sent pleinement vivant.

Sa présence entre et sa voix commande un café. Il prend un instant avant de se tourner vers Elle. Elle semble le reconnaître, et lui sourit. Cette fois, Elle accepte le café qu’il lui offre, Elle accepte même de s’asseoir à une table, face à lui. Et leurs premiers mots sont tout sauf banals. Sa voix lui raconte les plus belles histoires qui soient, il l’écoute, il la boit, il l’aime du regard, et puis il parle comme s’il parlait pour la première fois. Il lui dit ces choses que l’on ne dit pas lorsqu’on rencontre quelqu’un, parce qu’elle n’est pas quelqu’un, elle est Elle.


Quand elle se lève pour partir, il tient son numéro de téléphone dans sa main. Une petite feuille de papier arrachée d’un carnet, son écriture, son nom : elle s’apelle Chloé. Et elle vient au café tous les jours, après 17h, elle travaille tout à côté.


Avant de passer la porte, elle se retourne et lui dit : à demain !

 

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Elle joue du violoncelle à merveille. Ses longs cheveux blonds entourent son visage si doux, et ses mains virtuoses lui semblent des colombres, signes de paix, si bien qu’il se met à pleurer.

A la fin du concert, il la cherche. Et la trouve près des loges, dont elle vient de sortir. A sa droite un homme, grand, jeune et élégant. Monsieur Martin hésite un moment, puis se lance : il marche droit vers elle, la tête haute et le sourire aux lèvres. Quand elle le voit, elle lui sourit aussi : son coeur est prêt à exploser.


Les quelques mots qu’ils échangent sont un peu banals, mais encourageants. Elle lui laisse une adresse e-mail. Il promet de lui écrire.


En rentrant, il se jette sur son ordinateur et rédige la plus belle lettre d’amour qui soit. Il décide d’attendre quelques jours pour l’envoyer, il ne veut pas l’effrayer.


Six jours plus tard, Monsieur Martin décide que c’est bien. Il ira chercher le pain et les enfants à la gare, et après le déjeuner familial il s’éclipsera dans sa chambre et enverra sa bouteille à la mer.


Il est en avance à la gare. Vingt minutes. Il traîne un peu sur le quai, il aime regarder les gens, surtout les voyageurs, ils ont toujours quelque chose d’intéressant. Par exemple, la femme blonde qui semble lire son billet comme s’il était la bible, elle tire une valise deux fois plus grosse qu’elle. Et l’homme à la veste noire, près d’elle, fait les cents pas de façon extrèmement minutieuse : cinq à droite, six à gauche, cinq à droite, six à gauche… S’il continue ainsi, il finira par heurter le couple enlacé assis sur le banc.


  • Excusez-moi ?

Une voix douce et fragile, derrière lui, le sort de ses rêveries.

Elle lui demande si le train qui part de ce quai est bien celui en direction de Paris. Il lui répond que non, et l’aide à trouver le bon. Elle est jeune, elle est jolie, elle s’appelle Valentine et vient visiter sa tante tous les mardi.


Quand Monsieur Martin rentre chez lui, après avoir déjeuné avec sa femme et ses enfants, il s’éclipse dans sa chambre et relit le mail qu’il avait écrit. Satisfait, il remplace le Camille, par un Valentine et clique sur envoi.

 

Dans un bar, tard la nuit. Ou sur le bord de la route, sa voiture en panne, et la musique de Coltrane pour passer le temps et l’angoisse avant que l’on ne vienne la secourir. Au bord du lac, les pieds dans l’eau et dans les cheveux une margueritte. Non, mieux : couchée au beau milieu d’un champs de blé, après la moisson. Monsieur Martin a imaginé toutes les façons dont il pourrait La rencontrer. Qui ? Eh bien, Elle ! Cette Elle qui lui donnera la vie une seconde fois, cElle par qui le bonheur viendra, cElle qui est là, quelque part, qui l’attend, le cherche peut-être. Il l’imagine belle et douce, subtile, passionnée, sensible bien sûr, un peu comme lui mais différente aussi, plus forte, plus stable. Il rêve avec Elle d’un amour grand comme le monde, plus bleu que l’océan, les vagues seront ses baisers et sa voix comme la mer lui reviendra. Elle comprendra ses faiblesses, Elle saura lire entre ses lignes, apprivoisera la bête qui dort en lui, le réveillera d’un baiser café au lait et l’endormira en lui caressant les cheveux. Il lui suffira de La voir pour savoir que c’est Elle et nulle autre, et pour L’aimer toujours.

 

Il pense à Elle quand il marche la nuit sur le chemin communal, quand la forêt lui livre ses secrets dans le bruissements de ses feuilles, quand le vent léger lui caresse la nuque, quand le noir l’enrobe et qu’il lui suffit de lever le bras pour toucher les étoiles.

Il pense à Elle quand il n’arrive pas à dormir. Et c’est plutôt régulier. Alors L’imaginer l’apaise et s’il ne trouve pas le sommeil il trouve au moins le rêve.

 

C’est Elle qu’il cherche dans tout ce qu’il fait. Dans ces femmes qu’il rencontre, qui lui arrive parfois d’enchaîner. Ces femmes à qui il fait l’amour avec tant de tendresse et de passion, à qui il chuchote des mots doux, ces mots écrits pour Elle. Il passe sa main dans leurs cheveux et il cherche. Il embrasse leurs lèvres et cherche toujours. Il caresse leur peau et cherche encore. Comme il ne trouve pas, il fait semblant, et ça, il sait bien faire. Il simule de les aimer et elles le croient, parfois même lui pourrait y croire tellement c’est ce qu’il veut. Il persiste, il s’acharne, il est doux, tendre, attentif et présent, amoureux tout le temps sans jamais vraiment l’être.

Au fond, Monsieur Martin sait que ce qu’il cherche n’existe pas. S’il persévère à en créer l’illusion c’est que sans elle, il meurt.

On dit que l’espoir fait vivre, Monsieur Martin sait combien on a raison.

 

 

Du lundi au vendredi, c’est plutôt calme. Il rentre tard, elle est déjà là, le plus souvent en train de cuisiner. Il la salue sans l’embrasser, elle lui répond sans le regarder. Il range ses affaires dans sa chambre, s’allonge sur son lit quelques secondes, il voudrait tellement s’endormir et ne plus jamais se réveiller.

Il allume son ordinateur, jette un oeil à ses messages, se balade un peu sur la toile, toujours en quête de mieux. Il se lasse si vide, et l’herbe verte et fraiche d’un jour peut lui sembler grise et brûlée le lendemain. Elle s’apelle lorsque le dîner est servi.


Ils dînent ensemble, toujours sans se regarder. Ils se font la conversation, comme deux bons voisins, il lui raconte sa journée, sans bien sûr mentionner son cinq à sept entre le café et l’hôtel, puis il l’écoute parler, de banalités évidemment, elle ne risque pas d’aborder un sujet intime, personnel, qui lui tient à coeur, après tout ils ne sont que mariés, et que depuis 30 ans.

Ils ne s’embrassent pas pour se souhaiter bonne nuit, ils regagnent simplement leurs chambres respectives.


Là, sa folie le reprend.

Souvent, il écrit. Il devient ce personnage si parfait que tout le monde aime, cet homme à la recherche de l’amour, celui qui en parle si bien qu’il le fait naître partout où il passe. Il butine de fleur en fleur, drague sur le Net sans en avoir l’air, il n’est pas un séducteur, non, il est juste un gars sympa, bien, honnête et fiable.

Quand il fait nuit et qu’il est seul, il caresse du doigt l’homme qu’il aurait pu être avant de le tuer à coups de mensonges et autres tromperies. Il se perd, c’est tout ce qu’il sait faire. Depuis toujours, il erre, sans but ni repère, et ce qu’il cherche c’est avant tout un miroir pour enfin se voir, savoir qui il est vraiment. C’est la raison pour laquelle il regarde toujours les femmes dans les yeux, intensément : il essaie de se trouver.


Il a cru y parvenir, quelques fois. Il a cru être amoureux, profondément, follement, désespéremment. Mais tôt ou tard la vérité le rattrapait et le rammenait à son triste sort.

Il vit à cheval entre un monde qu’il connait par coeur et qui l’ennuie, et un autre qu’il invente, toujours plus beau et plus vaste. Dans le premier, il est un homme respecté, bien que peu respectable mais ça, personne ne le sait. Il porte la casquette de Monsieur Parfait, tous l’appellent Monsieur Martin, on dit de lui qu’il est quelqu’un de bien. Dans le second, le vent souffle et pousse les nuages, les ciels sont chargés et ils lui parlent, ils touche les étoiles et vole sur les ailes de l’amour, il est heureux, il est libre, mais il est seul.

Parce que Monsieur Martin distingue encore ses rêves de sa réalité, il n’est pas fou. Même si parfois, il aimerait l’être.


Les week-ends, ses soirées sont plus mouvementées. Les enfants viennent, ou alors les amis, les voisins. Et faire semblant devient une seconde peau qu’il ne sent même plus. Sauf quand il se déshabille, seul dans sa chambre.

Alors il envoie des mots d’amour, à la femme du téléphone ou bien une autre, il a plusieurs maitresses, certaines ne sont que virtuelles mais elles l’aiment vraiment et c’est tout ce qu’il veut, après tout, être aimé.

Il se dit qu’un soir, il rencontrera Celle qui…

Il se dit aussi qu’il n’est qu’un vieux fou qui attend la mort.

 

Pause déjeuner en salle des professeurs. Il préfèrerait manger avec les élèves, au réfectoire, mais ses collègues mettent un tel point d’honneur à se réunir qu’il ne voudrait pas faire tâche en s’exilant.

Aujourd’hui, c’est Pierre Jacob, professeur de mathématiques, qui lui raconte sa vie. Parce que oui, tout le monde raconte sa vie à Monsieur Martin, depuis toujours. Même quand il était gamin, ses camarades de classes lui disaient leurs chagrins, et plus tard les filles lui faisaient de sacrées confidences sur l’oreiller, maintenant ce sont majoritairement des adultes ennuyeux qui lui parlent de leurs difficultés diverses et variées, et parfois les gamins, quand il a bien fait son boulot.

Aujourd’hui, donc, c’est Pierre Jacob et ses problèmes de discipline avec le petit Kevin.

         C’est la deuxième colle que je lui donne depuis lundi. Et on est mardi ! Je ne sais plus que faire avec ce gamin, je ne sais plus que faire!

         Qu’as tu essayé ?

         Tout ! J’ai tout essayé ! Les exercices supplémentaires, les lignes, le coin, les colles, et même l’exclusion de mes cours, la semaine dernière.

         Et lui parler ?

         Pardon ?

         Lui parler, tu as essayé ?

         Lui parler de quoi ?

         Je sais pas, de son comportement par exemple…

         Tu parles ! Parce que tu crois que ça va changer quelque chose ? On ne peut rien en tirer de ce gamin, crois moi. Il faut juste que je trouve un moyen de le calmer pour pouvoir donner mes cours en paix, s’il ne veut pas apprendre après tout c’est son problème.

        

         Il ne te cause pas d’ennui à toi ?

         Kevin ? Pas le moins du monde. Il est très calme pendant mes cours.

         … Oui, mais toi tu es prof de dessin, c’est pas pareil.

         Tu as raison, c’est pas pareil.

Monsieur Martin se lève, son plateau à la main. Il le débarrasse et sors dans la cours fumer une cigarette. Fuir les énormités de ses collègues, surtout. Il a tellement de mal à entendre les gens parler, il voudrait parfois qu’ils se taisent, tous, qu’ils l’oublient, qu’ils ne le voient plus, plus jamais. Disparaître. Et renaître. Ailleurs, autrement. Là où tout serait différent, où il serait enfin lui et pas celui qu’on attend. Un autre monde, pareil à celui-ci mais libre, tellement libre. Voilà à quoi pensais Monsieur Martin, systématiquement, en fumant sa cigarette dans la cours de récréation après le déjeuner.

 

Il fait quelques pas et allume son téléphone portable. La voix Orange lui annonce qu’il a un nouveau message. Il l’écoute. C’est elle. Elle pleure. Elle dit qu’elle veut le voir, qu’elle va mal, qu’elle a besoin de lui parler. Il la rappelle aussitôt, il passera la voir à la sortie des cours, ils parleront. Quand il raccroche, elle semble rassurée.

La sonnerie retentit, il regagne sa classe sans pensée particulière, il sait comment les choses vont se passer : il sortira et sautera dans sa voiture pour la retrouver dans ce petit café où ils ont leurs habitudes, elle lui racontera son malheur, l’indifférence de son mari, sa froideur, sa distance, son besoin à elle de chaleur, d’amour, de bonheur qu’après tout elle mérite. Il l’écoutera et la consolera, sûrement il lui fera l’amour, dans la voiture ou à l’hôtel peut-être, parfois ils vont à l’hôtel. Il lui donnera la tendresse dont elle a besoin, il se convaincra que c’est ce qu’il veut lui aussi, à coups de reins et de langue il se fabriquera l’illusion de l’amour, il lui dira des mots doux, c’est probable, de belles déclarations dont il a le secret, il est très fort en déclarations de toutes sortes, il connaît les mots et sait les manipuler. Puis il rentrera retrouver celle qu’il a quitté sans un regard le matin même, et il fabriquera une autre illusion : celle d’un mariage heureux, d’une vie parfaite.

 

Il est un formidable illusionniste. Un illusionniste malheureux.

 

 

 

 

 

 

Six heures, le réveil sonne. Comme tous les matins.

La chambre est calme, baignée de noir. Le soleil d’hiver n’est pas encore levé.

Il ouvre un œil, puis l’autre, et les referme aussitôt. Il remonte la couette sur son menton et se tourne sur le côté. Il peut déjà sentir le froid de la pièce, le froid du dehors, le froid de l’hiver. Et plus que tout le reste, le froid à l’intérieur de lui. Il n’a pas envie de se lever, il voudrait rester au lit toute la journée. Non, en fait il voudrait partir, quitter son lit, sa maison, son village, sa vie. S’en aller pour tout recommencer. Ou pas.

Le réveil sonne une deuxième fois. Il réouvre les yeux, soupire profondément, et se lève finalement. Il enfile ses pantoufles restées au pied du lit, ainsi qu’un vieux peignoir élimé posé sur la chaise tout à côté. Il sort de la chambre, descend les escaliers, se cogne à la console de l’entrée, se rend dans la cuisine pour faire du café. Comme tous les matins.

Là, devant sa tasse, la confiture de pêche qui coule de sa tartine sur la table, il se prend à rêver un peu. Oh, juste un peu, il sait que rêver est dangereux. Il imagine un ailleurs, un mieux, un autre, une autre surtout, et de l’amour, tellement d’amour. Il invente un monde auquel il appartient, et dans lequel il fait bon vivre, enfin. Il regarde par la fenêtre le vent souffler et les branches nues des arbres se courber sous sa force. Parfois il aimerait connaître l’impression d’une feuille qui s’envole. Il pense au roseau qui se plie sans se briser, il se dit que peut-être il lui ressemble, lui qui… Des pas dans les escaliers. Il finit son café au lait en quelques gorgées, dépose la tasse dans l’évier, passe un coup d’éponge sur la table et regagne sa chambre. Bonjour, dit-il à sa femme croisée dans l’entrée. Il la salue sans la regarder, elle lui répond sans le regarder non plus. De quand date leur dernier regard échangé ? Il se le demande un instant, un instant seulement, il doit se préparer.

La douche le réveille et le dynamise un peu. Il évite son reflet dans le miroir, il le connaît par cœur et il ne l’aime pas. Ces cheveux gris, ces plis aux coins des yeux, de la bouche, cette peau qui se flétrit un peu partout sur son corps, ses fesses ramollies et ses bras tellement moins dessinés qu’avant. Cette chair dit le nombre de ses années, elle est sa seule preuve du temps qui passe, de son temps déjà passé. Lui ne saurait dire son âge, il n’est ni d’aujourd’hui, ni d’hier, et encore moins de demain. Cette drôle de sensation d’être là depuis toujours et pour toujours le saisit de nouveau, il la chasse alors d’un passage énergique de sa main dans ses cheveux.

Un jean noir, un gros pull à col roulé, son écharpe et sa veste en cuir, et son vieux cartable qu’il aime tant, il descend les escaliers, lance un bonne journée, à ce soir et quitte la maison. Comme tous les matins.

Lorsque sa voiture s’engage sur le chemin, il jette un œil dans le rétroviseur, tristement, il se dit que tout sera là, à la même place exactement, à son retour le soir.

 

Les vingt minutes de route qui le séparent de son lieu de travail sont l’occasion d’une parenthèse musicale. Ce matin, il écoute Coltrane et son doigté de génie, la beauté est bien de ce monde, il se dit. Il zappe ensuite sur les actualités, les nouvelles du monde le préoccupent et le révoltent, il n’est pas d’accord, trop conscient peut-être, pense-t-il, et il lance un réveillez-vous, bordel ! à la face de l’humanité. Un cri de rage qui malheureusement ne sortira pas de l’habitacle.

Arrêté au feu rouge rue de la République, il se demande ce que signifie ce terme aujourd’hui. La flèche orange se met à clignoter, lui indiquant qu’il peut tourner à droite. Seulement, il n’en a pas envie. Il voudrait aller tout droit, rouler encore, rouler toujours, sans s’arrêter, tout droit d’abord et ensuite on verra, oui, il aimerait voir où ça le mènerait. Une clio rouge, derrière lui, klaxonne. Il soupire pronfondément, et tourne à droite finalement. 

Il se gare sur le parking des enseignants. Croise un de ses collègues qui lui propose un café. Il accepte d’un signe de tête et le suit dans l’établissement.

Comme tous les matins.

 

Ce n’est qu’une autre de ses journées qui commence, finalement.