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Category Archives: Instantanés

 

Il sortit le plat à gratin du placard et en frotta le fond avec une gousse d’ail. Il y plaça ensuite une couche de pommes de terre, du poivre, de la muscade, un peu de crème fraiche et du gruyère rapé. Seconde couche de pommes de terre. Là, il me dit : j’ai couché avec Anaïs. Poivre, muscade, crème fraiche.

Je ne ressentis aucune surprise, ni colère à cette annonce. Je fixai ses gestes appliqués. Ne dis rien. J’avais souvent imaginé la scène : le sol s’effondrer sous mes pieds, mon coeur exploser, ma raison s’envoler. Or, je ne sentais rien. Pas même de la déception. La pluie se mit à tomber et il se leva pour fermer la fenêtre. Mettre le gratin dans le four. Je regardai son dos et ne le trouvai pas droit. Ses épaules affaissées. Je quittai la cuisine.

Dix minutes plus tard, je le retrouvai dans le salon. Je tenais une cigarette dans ma main droite, une valise dans ma main gauche.

 

– Tu t’en vas ?

– Oui.

– Tu m’en veux ?

– Non.

– Pourtant tu pars…

– Oui.

– Pardon…

– De ?

– T’avoir trompée.

– Non. C’est moi qui me suis trompée.

 

Je laissai les clés sur le guéridon de l’entrée. Lorsque je franchis la porte, la pluie cessa.

 

 

 

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        J’ai dix minutes d’avance. Dans la voiture, la radio diffuse une vieille chanson de Radiohead : Creep. Je reste pour l’écouter.

Le petit parking de la plage est désert, on comprend que l’hiver est bientôt là. Un vent du sud balaie l’endroit et soulève l’écume en pluie fine et salée. Un homme marche seul sur le sable, les mains dans les poches, la tête rentrée dans le col roulé de son pull. Je regarde l’heure : tu ne devrais plus tarder.

J’ai envie d’une cigarette, je sors de la voiture. Je m’assois sur le petit mur de pierre qui longe la plage. Face à la mer en colère, je fume et j’attends. Je t’attends. Et je t’entends, ta voix me revient dans le grondement des vagues. Ces derniers mots que tu m’as dits : je suis fatigué. Epuisé de me battre contre tes moulins à vent. Tu étais sincère, je l’ai lu dans tes yeux. Je n’ai pas compris cette fatigue soudaine, deux jours plus tôt tu parlais des vacances à venir, du dîner que tu voulais organiser à Noël, pour réunir nos familles.

Il est l’heure et tu n’es pas là. Du monde sur la route, je suppose. Je jette un œil à mon portable : aucun message. Tu vas bientôt arriver.

Je peux t’aider. Du moins, je peux essayer. J’ai envie d’essayer. Mais je ne peux pas t’aimer si tu ne me laisses pas faire. Tu as plongé ton regard dans le mien pour me parler. Tu me tenais les deux mains, tu avais approché ton visage, je pouvais sentir ton souffle sur mes lèvres. Tu avais cet air sérieux et triste que je ne te connaissais pas. Tes yeux rieurs et ton sourire n’étaient plus que souvenirs. Et je m’en suis voulue d’avoir effacé la joie de tes traits. Je m’en suis voulue tellement que je me suis tue.

Tu as quinze minutes de retard mais je ne suis pas inquiète. Je me lève et fais quelques pas sur la plage. Dans le ciel, une mouette joue avec le vent. L’empreinte de mes pas se grave dans le sable mouillé d’écume. Mes cheveux volent, je ne les attache pas. Je regarde les points d’or sur la mer, là-bas le soleil décline, ils vont bientôt disparaître. Je n’ai pas envie de te quitter, tu sais… Mais toi, tu me quittes sans arrêt. Tu as peur, je sais, je comprends je crois, mais… tu me quittes sans arrêt. Tu ne me laisses pas t’aimer. Tu ne me laisses pas te rassurer. Tu ne… Je suis seul. Seul à nous porter, seul à croire en nous, seul à me battre, seul à… seul. …  Je suis seul. Cette fois, tu as parlé sans me regarder. Ton regard caressait la mer, cherchait dans l’horizon la réponse que, tu le savais, je ne te donnerais pas. Nous étions assis là, sur ce muret où je t’attends aujourd’hui, c’était notre lieu de rendez-vous depuis un an déjà. Parfois, il faisait si froid que nous ne sortions pas de la voiture. D’autres fois, tu me tenais la main et nous marchions sur la plage pour étirer les heures. Tu me disais que l’avenir était comme l’horizon, que même si l’on ne pouvait le voir il fallait fixer sur lui notre regard. Tu me montrais les voiliers sur lesquels tu voulais m’emmener, mais j’avais toujours eu peur de la mer. Tu me parlais de demain, Noël et l’été prochain, tu nous conjuguais au futur et nous déclinais à toutes les saisons. Tu parlais pour moi, te battais pour nous. Et moi… je t’écoutais. Je ne te laissais peut-être pas m’aimer, mais je t’écoutais. Je te retrouvais le cœur battant sur le parking de la plage, je laissais ma main dans la tienne et le vent dans mes cheveux, et je ne savais peut-être pas t’aimer avec tout mon cœur, mais je te faisais l’amour avec tout mon corps. Moi… je n’étais pas toi, mais j’étais avec toi. Je n’ai jamais su te le dire, mais j’étais avec toi.

Le vent semble se calmer. Le ciel se fonce. Je suis fatigué… Epuisé de me battre contre des moulins à vent. Un matin, je réveillerai et je cesserai d’être fou, tu sais ?

Je passe mes mains sur mon jean pour en enlever le sable. Il me semble encore entendre la chanson de Radiohead. When you were here before… Je ne regarde pas l’heure, je n’écoute pas mon répondeur. Je fume juste une cigarette, une dernière.

Je sais maintenant que tu ne viendras pas. Tu ne viendras plus.

 

           

        

     

La grande horloge sonnait 15 heures, j’accélérai le pas. En bas de la place, à gauche, rue Rouge puis Bonneterie. J’ai sonné à l’endroit où mon nom était inscrit. Sa voix m’a répondue, j’ai poussé la porte et grimpé les escaliers. Ma main s’est pressée sur la poignée, je suis entrée, il était allongé sur le canapé. Il lisait. Trois chevaux, d’Erri de Luca, c’est moi qui le lui ai offert. Il lisait, allongé sur le canapé, sur mon canapé, chez moi. Il a levé les yeux de son livre, et m’a souri. De ce sourire qui fait briller mille soleils dans mon ventre. Puis il s’est relevé pour m’embrasser. En épousant les miennes, ses lèvres m’ont dit je t’aime, ses baisers sont toujours des déclarations d’amour.

 

Sans le lui dire, j’ai pensé que cet instant était si simple et si vrai qu’on aurait pu y construire une vie.

               

              

          

 

Un rayon de soleil vient me caresser le coin de l’œil. J’ignore l’heure. Mes pensées sont encore embrumées, mon corps lourd de sommeil. Puis un bras, son bras, comme un boa, m’entoure et me serre. Je me retourne et il est là. Ses yeux, son sourire, sa voix. Et jamais je n’ai été plus à ma place que dans ce lit, couchée tout contre lui. Lui que je n’attendais pas, lui que je n’espérais pas, lui que je n’osais rêver. Mon Amour, mon Etre Idéal, mon Evidence.

 

Ainsi, en ce beau, si beau matin d’été, tout en ce monde prend sens, chaque chose est à sa place, et moi, au milieu, dans ses bras, dans ses yeux, sur ses lèvres.

 

         

            

               

              

             

       

 


Il y avait ce pianiste qui jouait si mal. Il massacrait allègrement quelques standards du jazz, comme my funny valentine, ou take five. Il avait commencé par on green dolphin street et j’avais grincé des dents. Son pied battait une mesure obscure, autre que celle qu’il jouait. Il fermait les yeux comme pour s’appliquer et je me disais que s’appliquer, il le fallait certainement pour être aussi mauvais. Il focalisait surtout mon attention et m’empêchait de t’écouter.

Derrière moi, il y avait cette femme à l’accent russe qui parlait très fort. Elle racontait à son amie l’infidélité de son mari et je ne ratai aucune des aventures de ce pauvre malheureux. Pardon, de ce coupable-méchant-mari-adultère. Elle devait pleurer parce qu’elle se moucha trois fois. Ou alors elle était enrhumée.

Face à moi, derrière toi mais un peu sur la gauche, il y avait ce type mal rasé qui essayait de draguer la blonde avec lui. Je ne la voyais pas mais la couleur de ses cheveux (artificielle) et le rose bonbon de son téléphone portable qui trônait sur la table, attestaient de son allure. Le type, que je qualifiai immédiatement de pauvre ce qui nous fait donc le pauvre type, s’acharnait à faire rire la blonde. Pour cela, il riait d’abord, espérant sans doute l’entraîner dans une avalanche de ha ha ha qui se transformerait, avec un peu de chance et beaucoup d’alcool, par une série de oui oui oui. Je détestais sa façon de rire, il ouvrait trop la bouche, le son m’attaquait de front et, en plus, je pouvais voir le fond de sa gorge. Sa langue était foncée par le vin qu’il buvait. Je pensai que la mienne devait l’être aussi. Le téléphone rose bonbon sonna alors, la blonde décrocha, et moi aussi.

J’essayai de revenir à toi, de t’écouter, non, t’entendre, t’entendre enfin. Nous étions là pour ça : nous parler et nous entendre. Mais il y avait ce pianiste, et cette femme russe, et ce pauvre type pour m’empêcher d’être à ton écoute.

Et puis, aussi, la serveuse. Elle avait la voix de cette actrice américaine que j’aimais tant et dont j’étais désespéremment incapable de me rappeler le nom. J’aurais voulu lui demander de parler anglais, pour vérifier, de prononcer cette phrase que j’imitais si souvent : « why the fuck are you here ? Why the fuck are you so here ? » Mais tu prononças cette autre phrase, et soudain j’oubliai tout. La serveuse, le pauvre type et sa blonde, la russe et le pianiste. Même on green dolphin street.


« Je m’en vais. »

           

              

              

           

            

La voiture roule vite. Elle avale les kilomètres et moi je fume des cigarettes. Ma main, par la fenêtre ouverte, s’amuse à contrer le vent. Mon regard, par le pare-brise, embrasse les paysages qui défilent. Ils se font plus verts, et l’air nous rapporte la mer.

– Bientôt ?

– Oui, bientôt.


Sa main attrape la mienne et la serre fort, avant de reprendre place sur le levier de vitesse. Je le regarde et j’ai envie d’hurler ma joie, par la fenêtre ouverte. J’ouvre grand les yeux, pour être sûre de ne rien perdre des deux pinèdes qui nous cernent, de la route sombre qui s’ouvre droit devant nous, de lui qui m’emmène.


Dans la voiture, une musique qu’il a choisit et que j’aime. Dans son sac, à l’arrière, les draps qui accueilleront bientôt nos ébats. Dans ma valise, dans le coffre, un cadeau pour lui. Et là, partout, le premier de nos jours à nous.

Il y a la musique, il y a le monde qui gronde, mais il y a autre chose, aussi : comme un murmure, une mélodie douce, qui entre par la fenêtre ouverte.


Je me souviens de ce soir-là, sous la pergola. Je lui disais qu’un jour, peut-être, l’océan. Il me répondit qu’il me l’offrirait sûrement. Ce « sûrement », c’est maintenant. Certains voeux se réalisent comme certaines promesses se tiennent et, finalement, ce qu’il m’offre là n’est pas l’océan mais l’espoir, et la foi peut-être aussi, en sable, en vagues, et en écume.


Je le regarde, et je m’approche. Sur sa joue, un baiser mes lèvres déposent. Son regard m’étreint comme le feraient ses bras. Il me sourit et je chavire, il y a tout dans son sourire : la lumière du matin, le calme de la nuit, la douceur d’une caresse, la chaleur d’un baiser, et cette saveur de vie qui donne envie de croire en l’éternité.

Et je voudrais le prendre dans mes bras, l’enfermer au creux de moi, pour que rien de lui ne s’échappe par la fenêtre ouverte.

            

                    

                 

(merci à Caetano Veloso et cucurrucucú paloma : http://www.deezer.com/track/3421)

 

          

            

               

                 

                   







 

Je me suis laissée choir sur le côté du lit. J’avais mal aux cuisses. Mon corps était lourd mais sans sueur, et mon souffle long et reposé. Sans émoi, sans émotion. Juste un peu de fatigue, ou de lassitude plutôt. Trois fois rien, quoi.

 

Tu m’as demandé le chemin de la salle de bain. J’ai entendu l’eau couler l’instant d’après. J’ai allumé une cigarette. Remonté le drap sur mon ventre, fixé les yeux au plafond. Sans pensée, sans espoir. Sans rien.

 

Tu es revenu quelques minutes plus tard. Tu avais pris ma serviette de bain, la bleu-marine que j’aimais bien, je t’en ai voulu mais je n’ai rien dit. Tu t’es assis sur le bord du lit et tu m’as regardée. Tu souriais. L’air fier, un peu, ou alors juste satisfait. Tu as pris une cigarette dans mon paquet sans me demander la permission. Puis tu m’as demandé si je voulais un verre d’eau, j’ai répondu que je ne voulais rien. Tu as pris un verre d’eau quand même.

 

Enfin, tu m’as dit que tu t’en allais. Tu as mis encore six ou sept minutes à te rhabiller, puis à chercher tes clés. Tu t’es penché pour m’embrasser, j’ai tendu la joue, pas les lèvres, et tu ne t’es rendu compte de rien. Tu as fermé la porte derrière toi, dans son mouvement j’ai senti un peu d’air frais pénétrer l’appartement, la chambre, mon corps. Comme tu l’avais fait un peu plus tôt dans la soirée. J’ai tendu le bras sur le vide de mon lit. De toi, de l’air, de la nuit, il ne restait rien.

 

Un peu plus tard, sous la douche, j’ai pensé à toi pour la dernière fois. J’avais déjà oublié ton corps, ta peau, ton odeur, et jusqu’à ton nom. Tu pensais m’avoir baisée mais tes assauts avaient tout juste effleuré mon enveloppe, ma carcasse, aucun ne pouvait pénétrer mon être. Je revoyais ton sourire, la fierté de ton regard. Stupide. Tu pensais sûrement m’avoir fait jouir, je simulais très bien. Je simulais toujours. Stupide et fier. Fier de quoi ? Je ne t’avais rien donné, ni mon souffle, ni ma sueur, ni mes ongles dans ton dos, ni mes dents sur ton bras. Rien. Tu avais baisé seul. Seul, comme les mille qui t’avaient précédé cette vie-là. Et cette horde de fantômes sans forme ni nom tournoyait au-dessus de moi alors que la vapeur de l’eau brûlante dessinait un nuage dans ma salle de bain. Je sortis de la baignoire, la peau rouge et ruisselante, je m’assis sur le carrelage frais pour regarder le nuage disparaître lentement.

Bientôt, il ne resterait rien.

 

 

       

             

              

                  

            

           

 

 

        Je la voyais tous les matins, au café de la Bourse, entre huit heures et huit heures trente. Elle buvait un expresso et fumait une cigarette au comptoir, elle lisait souvent le Monde, et d’autres fois elle feuilletait son agenda. Je la trouvais belle et élégante : elle était grande, fine, de longs cheveux bruns et de grands yeux clairs. Elle portait des tailleurs jupes ou pantalons griffés, un sac à main de cuir, et de fines lunettes rectangulaires qui lui donnait un air sérieux. Ce qui ne l’empêchait pas d’être sexy.

Un jour, je l’avais entendu parler avec le barman, elle disait fêter bientôt ses cinquante ans. Je ne lui en aurais pas donné plus de quarante. Le temps ne semblait pas jouer en sa défaveur, au contraire. Elle émanait une sorte de grâce et un charme certain. Une belle femme, quoi.

 

Ce matin-là, elle portait des lunettes de soleil au lieu de ses rectangles de verre habituels, elle poussa la porte du café un peu violemment et s’installa à une table au fond de la salle plutôt qu’au comptoir. Je me dis que quelque chose n’allait pas, les gens changent rarement leurs habitudes. Mais j’étais moi-même embrûmée, je n’y prêtais donc pas grande attention. Enbrûmée parce que j’avais passé la nuit avec mon amant, je n’avais pour ainsi dire pas dormi.

Je le voyais depuis deux mois déjà. Il était plus âgé que moi, ses tempes grisonnaient et les coins de ses yeux se fendaient de petits soleils. Il avait un charme fou et beaucoup de classe. C’était un client de la banque pour laquelle je travaillais, c’était là que je l’avais rencontré. Il m’avait fait la cour pendant des semaines avant que j’accepte, finalement, une invitation à déjeuner. Et depuis deux mois, donc, nous nous voyions deux à trois fois par semaine, pour dîner le plus souvent, pour la nuit quelques fois. Comme la veille de ce jour-là.

 

La Dame, comme je l’appelais, commanda un expresso, puis un second dans la foulée. Elle fumait cigarette sur cigarette, nerveusement.

Une femme entra dans le café, et s’avança vers elle. Une amie, apparemment, puisque ma Dame se leva et la prit dans ses bras. Et là, elle s’effondra. Elle ôta ses lunettes de soleil, ses yeux étaient rouges et cernés, plein de larmes. Elle sanglotait, agitait ses mains, tapait ses doigts sur la table. De ma place, je n’entendais pas leur conversation, mais j’en percevais toutefois la gravité.

Elle faisait non de la tête, la dame, elle faisait non, non et non. Et son amie avait pris ses mains dans les siennes, pour la calmer très probablement, elle lui parlait à voix basse et la regardait fixement.

Alors la Dame se leva, ouvrit son sac à main et en sortit une petite culotte de dentelle noire qu’elle jeta sur la table. Et ça, c’est quoi ? C’est pas ma taille, ni la sienne ! Et je l’ai trouvée au fond de la poche de son pantalon !

 

Cette dernière phrase me fit frémir.

Je fermai les yeux et me repassai la scène : un peu plus tôt le même matin, il n’était pas sept heures, il avait pris une douche et s’était rhabillé. Il se pencha sur le lit pour m’embrasser et me dit : j’te la vole ! en souvenir…

Noooooon ! Ce genre de dangereux hasards n’arrivait que dans les films !

 

Je levai les yeux sur la table où la petite culotte trônait : la dentelle noire et les minuscules nœuds blancs sur les côtés… C’était la mienne ! C’était ma culotte que la Dame avait sorti de son sac à main et que tous les clients du café regardaient maintenant. Ma culotte sur la table, entre la tasse de café et le cendrier à moitié plein. Ma culotte que mon amant avait glissée dans sa poche quelques heures auparavant…

Le temps de joindre les morceaux pour recomposer l’histoire, je règlai mon expresso, écrasai ma cigarette dans le cendrier, enfilai ma veste et sortis du café en courant.

       

         

            

           

          

         

       

         

          

          

 

 

 

Je me suis levée tôt. J’ai écouté Wynton Marsalis en prenant mon petit déjeuner, puis Bill Evans sous la douche. Enfin, j’ai bu mon café avec Dave Brubeck, au Japon. J’ai griffonné sur un morceau de papiers les quelques petites choses qu’il me fallait acheter. J’ai ouvert les volets et j’ai fumé une cigarette à la fenêtre. Le ciel était gris et bas, l’air était frais, mes épaules nues ont frissonné.

J’ai enfilé un jean et un pull fin, des chaussures à talons, j’ai attrapé mon sac et je suis sortie. Dans ma tête Marsalis jouait these are those beautiful days, la coiffeuse ouvrait son salon et le vendeur de disques attachait son vélo. J’ai marché jusqu’aux Halles.

Là, j’ai acheté du pain aux graines de pavot, des tomates russes et de la vraie mozarella italienne. Quelques pêches, un melon, et deux  fromages de chèvre frais. Un peu de jambon cru aussi, et une bouteille de Muscat.

Ensuite, je suis passée au bar-tabac prendre des cigarettes et boire un expresso. Le serveur italien m’a appris une nouvelle phrase : ti volio bene. Je crois que ça veut dire tu me plais.

La place était calme, quelques femmes leur panier sous le bras, et des petits vieux venus jouer leur PMU. J’ai vu le ciel se dégager, les nuages se dissoudre, le soleil revenir. L’air est devenu plus chaud. J’ai sorti mes solaires de mon sac et les ai mises sur mon nez, mes yeux clairs souffrent de trop de lumière.

J’ai fumé une clope en buvant mon café, puis j’ai ramassé mes sacs pour rentrer. J’ai croisé le voisin du dessus dans la rue, il ne m’a pas reconnue, sûrement à cause des lunettes. Et la voisine dans les escaliers, elle m’a dit que mon chat avait encore dévoré son basilic, je lui ai promis de lui en acheter un nouveau.

J’ai grimpé les dernières marches, glissé la clé dans la serrure, je l’ai tournée et j’ai poussé la porte. Pas un bruit, sauf les miaulements du chat herbivore. J’ai déposé mes achats sur la table de la cuisine avant de faire le tour de l’appartement.

Tu n’étais pas là, alors je t’ai attendu.

 

C’était il y a deux mois, déjà.