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Category Archives: Histoires courtes

Elle est assise seule à une table, un léger sourire aux lèvres. Un sourire mystérieux, un peu Mona Lisesque.

A quelques pas de là, tous se demandent pourquoi.

Axel pense qu’elle se souvient. Sa coupe de champagne en guise de madeleine, quelques doux moments du passé lui reviennent et dessinent cette parenthèse couchée sur ses lèvres. Son regard… Il est ailleurs. Je vous dis moi qu’elle se souvient, peut-être de son enfance, de sa cabane dans les arbres, ou de son premier baiser avec son petit voisin Jérémy, que sais-je ?

Barbara n’est pas de cet avis. Elle est convaincue que la demoiselle rêve à son amant qui l’a probablement faite jouir la veille. Elle entend les cris mêlés de leurs orgasmes simultanés et s’impatiente des prochains. Croyez-moi, je suis une femme, je sais de quoi je parle. C’est un sourire lubrique qu’elle affiche là.

Claudia n’en est pas si sûre. Elle croit la dame est moqueuse et rit intérieurement de l’un des autres convives. Elle invite d’ailleurs ses amis à vérifier leurs chemises et pantalons, des fois qu’ils seraient tachés… Axel, ce n’est pas du chocolat, là, sur ton col ?

Damien intervient alors, soulignant avec justesse que les mains de la demoiselle disparaissent étrangement sous la table. Je parie qu’elle se masturbe, là !

Emilie rit de la bêtise de son ami, avant de donner à son tour son avis : elle s’ennuie, voilà tout. Elle s’ennuie et sourit car elle a reçu une excellente éducation, lui interdisant formellement de manisfester son agacement. Regardez-la, ça se voit : elle s’emmerde, j’vous dis, moi. Vous pouvez me faire confiance, ça m’est arrivé assez souvent pour savoir de quoi je parle. Je fais pareil, quand je m’emmerde dans une soirée. Je souris, et je patiente. Je compte intérieurement les secondes me séparant de ma délivrance.

Les autres n’ont pas l’air bien d’accord, et les voilà qui débattent du sort de Mona Lisa. Claudia argumente alors que certains mystères doivent rester mystérieux, chacun approuve et la conversation dévie de la demoiselle au vieux Monsieur assis plus loin qui, semble-t-il, n’a pas pu mettre la main sur une paire de chaussettes correctes ce matin, et en porte donc une noire à droite, et une grise à gauche.

Cependant, une jeune fille aux boucles blondes et aux grands yeux noisettes s’approche de la dame au drôle de sourire et sans la moindre hésitation lui demande : Dis, madame, pourquoi tu souris ?

– Pour offrir un sujet de conversation à ceux qui en manquent désespéremment…

           

             

            

         

            

    

         

         

         

   

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Qu’il me fût doux de vous revoir, et votre sourire et votre regard n’avaient rien perdu de leur tendresse. C’était l’automne, vous souvenez-vous ? Les feuilles mortes couvraient les pavés et je plaisantais sur vos chaussures à talonnettes qui vous permettaient d’être enfin plus grand que moi. Nous avions bu un chocolat au petit café de l’Utopia et le cigare que vous fumiez avait fait fuir nos voisins de table – pour notre plus grand plaisir car nous gardions férocement le secret de nos conversations. A l’université déjà, j’attendais que tous soient sortis pour venir vous parler. Je vous livrais mes idées pour que vous les structuriez, et mes impressions pour vérification.

Ce jour-là, comme tous les autres, vos mots étaient sages et bons. Ils ricochaient sur mes phrases maladroites, orientaient mes pensées perdues et leur lumière venait gommer le flou de mes imprécisions. Vous rendiez ma langue meilleure, vous l’aviez toujours fait. Vous me disiez alors que j’étais une aube, timide mais certaine, vous me compariez, non sans ironie, à un pâle matin de printemps, frissonnant encore d’un hiver tenace. Et je me moquais gentiment de votre poésie, vous soupçonnant, avec cette ironie que vous m’aviez transmise, d’être amoureux. Le professeur et son élève est un fantasme inévitable, plaisantiez-vous.

De ces années étudiantes, je n’avais gardé que vous. Vos précieux conseils, vos nombreuses leçons, votre humour so british et surtout, surtout, votre voix rauque et grave qui nous envoûtait tous. Et les mardis soirs dans ce pub place Sainte Anne où nous lisions Shakespeare en l’arrosant de bière. Du Scotch, pour vous. My kingdom for a horse récité par le barman ivre, debout sur le comptoir. Et l’odeur du cigare, le lundi matin à dix heures, qui se diffusait dans les couloirs pour nous rappeler que vous nous attendiez. Je n’étais jamais en retard, déjà à l’époque je ne boudais pas mon plaisir.

Lorsque je quittai de façon soudaine l’université, vous me m’avez pas caché votre désapprobation. Vous vouliez me voir fouler le bois de cette estrade sur laquelle vous aviez passé tant d’années. Vous disiez que je jettais vulgairement le flambeau que vous m’aviez remis, et j’étais triste de vous décevoir ainsi. Alors quand je reçus cette lettre – vous l’aviez envoyée chez mes parents – me prévenant d’une prochaine inspection des travaux finis, une interrogation orale en bonne et dûe forme, mémoire et thèse sur mes dernières années, je m’en réjouissai comme d’un Noël avant l’heure. Et vous étiez venu, à l’heure au rendez-vous, avec ce même duffle coat sur les épaules, une canne en plus à votre main droite. Vous disiez que c’était pour l’allure…

A la fin du dîner, vous m’aviez annoncé que vous rammeniez votre épouse, votre vieux chien, votre canne et vous-même en Angleterre. Vous aimiez notre pays, son soleil et sa douceur, son pain et ses sourires, mais vous vouliez mourir chez vous, et la mort ne sonne pas toujours deux fois… plaisantiez-vous encore. Vous m’aviez alors invitée à venir vous visiter dès que l’occasion m’en serait donnée.

J’ai honte d’avouer que je suis venue à Londres l’an dernier, j’ai foulé votre terre sans faire le détour promis. J’ai honte et j’ai mal car j’ai appris cet été, par ma soeur étudiante à la même université, que le cancer vous avez emporté. Le cigare…


Qu’il me fût doux de vous revoir, c’était l’automne, vous souvenez-vous ? Et quand la brûme flotte sur nos matins je vous imagine vous, un livre corné entre les mains, assis sur un nuage et soufflant sur la terre la fumée de votre cigare.

         

               

             

         

         

Il y avait cette femme qui portait un parapluie ouvert alors qu’il ne pleuvait pas. Rouge, il était, son parapluie. Elle promenait un caniche roux en laisse de cuir brun. Près d’elle, assis sur le banc de pierre, il y avait cet homme qui lisait le journal. Le Monde. Le nez enfoncé dans le col roulé de son pull, une cigarette roulée entre les doigts. Eteinte, la cigarette. En face, il y avait ces deux gamins qui jouaient avec un ballon. De foot. Une fille et un garçon. Elle avait des nattes, et des chaussures roses bonbon. Lui avait les cheveux blonds. Il shootait dans la balle et elle riait. Fort, elle riait. A quelques mètres, il y avait cette femme, que je supposais être la mère. Elle les surveillait. Debout, près du chêne, sans rien dire ni rien faire, juste à les surveiller. Calme, immobile et droite, comme une statue. De sel, la statue. Le caniche roux s’approcha de la petite fille, elle voulut le caresser, peut-être même lui coller un gros baiser sur son front poilu, mais la maîtresse au parapluie, qui veillait sur son chien comme la mère sur ses bambins, donna un léger coup de laisse, rammenant ainsi la bête dans son axe initial, loin des fougueux et donc dangereux enfants. La petite fille afficha clairement sa déception, mais le parapluie tourna les talons, et je passai mon chemin.


Plus loin, il y avait un type avec un béret gris. Il vendait des crêpes. Leur parfum se promenait dans l’allée pour mieux attirer les gourmands, dont je faisais définitivement partie. A la crème de marron, la crêpe. A côté du stand, il y avait cette femme qui fumait une cigarette. La femme du type au béret, peut-être. Ou sa maîtresse. Ou juste une cliente. Je m’abstins de le lui demander. Blonde elle était, la femme. Dans la file d’attente, il y avait deux adolescentes. Pleines de bagues, bracelets et boucles d’oreilles. Pleines de couleurs aussi, du rose au pull, du vert au pantalon, du bleu aux chaussures. Ou l’inverse. Elles parlaient et riaient, comme des ados. Au Nutella, les crêpes. Derrière, il y avait deux jeunes mecs. Qui mattaient les deux ados. Ils chuchotaient. Je les supposais élaborant un plan d’attaque, enfin, de drague, ce qui revenait au même, au fond. Et à mes pieds, un chien. Pas le caniche, un autre. Un bâtard. Tout noir. Avec de la bave au babines. Je lui donnai la bordure de ma crêpe et m’en allai.


Je traversai le parc et croisai le vieil Arthur, appuyé sur sa canne de bois. Il ne s’appelait sûrement pas Arthur mais je le prénommai ainsi à cause de ses boucles grises, elle lui donnaient l’air d’un chevalier. A la retraite. C’était la première fois que je le voyais. Il ne devait donc pas habiter le quartier et pourtant il ne pouvait pas venir de bien loin, aussi fragile sur ses trois jambes. Peut-être avait-il un rendez-vous galant, les galanteries devraient être autorisées à tout âge, comme la gourmandise. Oui, un rendez-vous galant avec une princesse en robe à fleur, avec des boucles grises aussi, non, mieux : un chignon. Un petit chignon fragile. Elle n’aurait pas de rouge à lèvres mais ses ongles seraient faits. Et elle s’appelerait Léontine. Arthur et Léontine, ça sonnait bien, romantique. J’eus envie de suivre le vieil homme… mais si je me trompais ? S’il traversait simplement le parc ? Ou s’il allait s’acheter une crêpe, lui aussi ? La crainte d’être déçue l’emporta.

Plus loin, sur un banc, encore un type qui lisait Le Monde. Je me dis qu’il devait s’en passer des choses importantes, dans ce monde, et qu’il me fallait l’acheter, me documenter. Le portable du type se mit alors à sonner. Une sonnerie horrible, genre hymne de boîte de nuit. Il se mit à parler mais je n’entendis rien, j’étais déjà plus loin.


Devant les grilles du parc, un type vendait des marrons. Chauds, les marrons ! Il se réchauffait les mains sur son poêlon. Il avait raison, il faisait froid. Il faisait froid et j’avais laissé mon livre ouvert sur la table basse, je décidai donc de rentrer.

En chemin, je croisai un couple parfait. Lui était grand, brun, les épaules larges et l’allure élégante. Il portait un jean brut et une veste en cuir. Elle était petite, brune aussi, les cheveux longs et raides. De grands yeux verts. Elle portait une petite robe claire sous un manteau sombre, et des bottes. Elle avait froid, alors il la prit dans ses bras, et elle sourit. Moi aussi j’avais froid. Et j’avais toujours aimé les vestes en cuir. Je pressai le pas.


Je passai devant le tabac-presse, j’achetai des cigarettes. J’oubliai le journal. Mais j’achetai du pain, à la boulangerie plus loin. La boulangère, une femme corpulente à l’accent marseillais prononcé, plaisantait avec une cliente. Une vieille dame au chignon gris et fragile. Léontine ! J’étais presque sûre que c’était elle. Je voulus lui dire qu’elle était terriblement en retard, qu’Arthur l’attendait dans le parc depuis plus de vingt minutes et qu’elle n’avait pas de temps à perdre, surtout pas à son âge… Mais elle mit fin à sa conversation, quitta la boutique et ce fût mon tour : un pain aux noix, s’il vous plait. En sortant, je faillis shooter dans un pigeon.


A l’angle de ma rue, il y avait un agent de la circulation. Il glissait un papier rose sous les essuie-glaces d’une Mégane grise. Métallisé, le gris. La Mégane appartenait à une blonde qui arriva sur le champs, elle était chez le coiffeur en face, elle expliqua à l’agent. Elle avait des bigoudis sur la tête et du gloss bien rose sur les lèvres, un jupe courte écossaise et des bottes à talons. L’agent gronda un peu puis déchira le papier rose, et la blonde rejoignit le salon de coiffure. Je me dis qu’il était parfois pratique d’être une femme, surtout si blonde. Je me dis aussi qu’il était dommage que je n’eus pas de voiture, car ma condition m’aurait très certainement évité tout un tas de pénalités, mais pas tant que ça puisque je n’étais pas blonde. Alors l’un dans l’autre… J’arrivai chez moi.


Comme tous les soirs, après ma balade dans le parc et le quartier, je me fis un thé. A la cannelle, le thé. Je l’accompagnai de gâteaux sablés. Deux. Et je m’installai dans le fauteuil près de la fenêtre, comme toujours. Pour regarder dehors. En bas, la rue. En face, les voisins. Au ciel, les oiseaux.

Et, comme tous les soirs, je me dis : c’est fou ce qu’on peut regarder chez les autres quand il fait vide autour de soi. Un onguent sur l’ennui, en quelque sorte…

             

                 

                  

            

             

 

Quand j’en eus terminé avec le placard de l’entrée, il était l’heure de déjeuner. Personne n’avait vraiment faim, il s’agissait plus de nous régénérer au contact les uns des autres que de nous alimenter réellement. Je ne pris qu’un café, avec un carré de chocolat. Ma mère, pour une fois, n’insista pas pour que je mange, elle comprenait.

Dehors, la pluie avait repris. Je fumai donc sous le porche, bercée par le bruit des gouttes s’écrasant sur la tôle. Et je pensai soudain à cette baignoire en plastique orange qu’il mettait dans le jardin, l’été. Une piscine miniature pour mes cousines et moi. Je me mis en tête de la retrouver, de la garder avec les livres et le petit carnet, je demanderais à ma mère où donc cette baignoire pouvait se trouver. Et le vieux gilet gris, troué à la manche, qu’il me prêtait quand j’avais froid, le soir, devant la télé. Enfant, il m’arrivait au dessus des genoux et me faisait une robe. Plus tard, j’aimais le porter car il avait son odeur, un parfum que lui avait offert ma mère.



De toute la maison, le garage était sans nul doute la pièce la plus difficile à débarrasser. Il débordait littéralement. Des outils de partout, des étagères sur les quatre murs, même au dessus de la porte. De petites boîtes pleine de clous, vis et autres écrous. Certains minuscules objet dont j’ignorais jusqu’à l’existence et qui, j’en était persuadée, ne pouvaient se trouver qu’ici, dans le garage de mon grand-père. Il était un formidable bricoleur. Non, un formidable constructeur. Il savait tout faire, tout réparer. Il était grand et très musclé, sauf à la fin, bien sûr. Ses mains étaient toujours abîmées, coupures, brûlures, et il lui manquait une phalange à l’index gauche, souvenir de la guerre d’Indochine. La guerre… Il me l’avait tant racontée, mieux qu’un grand professeur ne l’aurait fait. Il était un livre vivant, et j’aimais lui demander de me lire ses pages, le soir, au coin du feu. Il aimait me les raconter, ses histoires, il aimait partager, il était d’une telle générosité…

Je quittai vite le garage, me sentant sur le point de craquer. Il ne fallait pas, pas maintenant. Plus tard, dans la solitude de mon lit, mais pas maintenant.

Je montai à l’étage rejoindre ma mère.


Elle était dans la chambre de mon grand-père. Assise sur le lit, silencieuse. Dans les mains, elle tenait sa médaille du travail.

– Il en était fier, tu sais…

Je savais.

Sous une pile de pulls, je trouvai son livret d’appel à la guerre. Dessus, il y avait la date, et sa signature. Quelques de ses missions, aussi. Je le glissai dans ma poche. Il y avait aussi une photo de ses neufs petites filles, probablement la seule que nous avions faite, elle datait d’une dizaine d’année. Une autre de lui et ma grand-mère, ils devaient avoir tout juste vingt ans, ils étaient beaux… Lui était si grand, et elle si menue. Elle avait les cheveux noirs, je l’ignorais, je lui avais toujours connu ces fines boucles blanches sur la tête. Sur la photo, il la tenait entre ses bras musclés.



Il était bientôt dix-huit heures lorsque l’étage fût vidé. Les hommes, par un intriguant miracle, étaient finalement venus à bout du garage. Ma mère et ma tante avaient fait du thé, dans la cuisine, une tasse chacun avant de partir.

– Tu viens ?

– Je descends !

Dans les escaliers, je croisai ma soeur. Assise sur une marche, les genoux repliés contre sa poitrine. Dans ses mains, une petite carte de carton rose, déssinée de papillons.

– C’est moi, la carte… C’était un cadeau pour son anniversaire. J’avais 5 ou 6 ans, je crois.

– Au coup de crayon, je dirais ça, oui.

– J’arrive pas à croire qu’il l’ait gardée.

– Il gardait tout.

– C’est vrai.

– Je tiens de lui, je crois : regarde.

Et je sortis de mon sac le carnet, les livres, les photos et les souvenirs divers.

– En effet… Moi, je n’ai pas osé. C’est difficile.

– Je dois être fétichiste. Ou juste masochiste.

– Non, malheureuse. On fait tout un tas de trucs débiles quand on est malheureux.

– T’as p’t’être raison. J’ai envie d’une clope

– Moi aussi. On va sur le balcon ?

Ainsi, nous fîmes une halte sur le balcon avant de rejoindre le reste de la famille, en bas, à la cuisine.

– C’est quoi, ta dernière image de lui ?

– Toi, dis moi ?

– C’est un secret ?

– Non, mais dis-moi d’abord.

– S’tu veux. Moi… c’est horrible. Je le revois le dernier jour, sur son lit d’hôpital. Il était maigre et pâle, ses yeux étaient presque transparents. Et ses mains tremblaient.

– …

– Voilà comment je me souviens de lui, c’est nul, hein ? C’est nul parce qu’il était tellement plus, tellement plus… Je regrette presque d’y être allée, je jour là, tu as de la chance de ne pas l’avoir vu, tu sais ?

– De la chance, je sais pas… Je ne l’aurais pas vu une dernière fois…

– Pour moi non plus c’était pas la dernière, tu sais. Enfin, je savais pas que c’était la dernière. Sinon…

– Ouais…

– … Et toi, alors : ton souvenir ?

– Moi… Tu te souviens, quand on était petite et qu’il se mettait à quatre pattes pour qu’on grimpe sur son dos ?

– Bien sûr !

– Tu te souviens de la façon dont il posait ses mains par terre ?

– Il ne posait pas ses mains, il posait ses poings !

– Voilà… Je revois ses poings fermés posés sur le carrelage du salon, son dos haut et droit, et toi et moi dessus.

– C’est un beau souvenir…

– Un beau souvenir, oui…

– Garde le.

Elle me pris alors par le bras et nous descendîmes à la cuisine.


Une tasse de thé, quelques plans pour les jours à venir, des coups de fil, des rendez-vous. Et des étreintes, des baisers, par trois, sur les joues.

Ma mère, ma soeur et moi partîmes les dernières. Je n’avais pas retrouvé la baignoire orange. Ni le gilet troué à la manque. Je supposai que le temps avait eu raison d’eux, comme de tant d’autres…


Ma mère me fit promettre de lui téléphoner dès que je serais arrivée. Et d’être, prudente sur la route, bien sûr, avec cette pluie…

Son téléphone portable sonna, c’était mon père. Il était bloqué à Paris, grève du service aérien, comme souvent. J’attendais qu’elle ait terminé sa conversation pour l’embrasser, et prendre le volant.

– Oui… Oui, et toi ? … Demain matin ? A neuf heures, ok, je viens te chercher. … Oui, bien sûr, appelle moi pour confirmer, avec eux on ne sait jamais. … Oui, ça va, enfin, comme ça peut. … Je te raconterai. … Il a plu toute la journée, mais… c’est fait.


Elle avait tort. Rien n’était fait. Ce ne serait jamais fait.

          

                    

                    

                   

                  

              





 Le ciel était gris et bas. Il avait plu toute la nuit.

Sur l’autoroute, la vitesse était limitée. C’était bien. J’étais en retard, mais je n’étais pas pressée. J’écoutais Aaron, leur musique s’accordait avec le temps, et la journée.

Lorsque je tournai à droite pour descendre la rue Chopin, mon coeur se serra. Il battait fort et j’avais chaud. Je stoppai devant le portail, derrière les trois voitures déjà garées. J’avais raison, j’étais en retard. La dernière, sûrement. Mais toujours pas pressée.

J’inspirai profondément avant de sortir du véhicule. La pluie s’abbatit sur moi et noya la larme que je n’avais pu retenir.


Ils étaient tous là. Certains devant la porte, sous le porche, fumaient. Les autres dans le salon, une tasse de café à la main. Des bonjour, salut, et des sourires tristes. Des baisers émus. Des yeux gonflés, humides.

Ma mère me demanda comment j’allais, si j’avais fait bonne route. Je lui répondis seulement que j’avais envie d’un café. Elle m’en servit une tasse et je sortis rejoindre les fumeurs.

– Tu as pu venir, finalement ?

– Ouais…

– Tu t’es arrangée à ton boulot ?

– Ouais…

– Une collègue te remplace ?

– Ouais…

– T’as pas envie de parler ?

– Non.

– Moi non plus…


La verveine était belle en cette fin d’été. La pluie faisait ressortir son parfum, il embaumait le jardin. Le cerisier semblait toujours malade, mon oncle me confirma qu’ils n’avaient rien pu y faire. Mais que l’abricotier se portait bien, il avait fait de beaux fruits cet été. Il me parla aussi du bois qui avait pris l’eau et qu’il faudrait faire sécher, si on voulait le récupérer. Je ne l’écoutais plus. J’étais perdue entre un vieux souvenir et le chant de la pluie dans les graviers de l’allée.

– Il va falloir y aller.

– Je sais.

– Je n’ai pas envie d’entrer, cette maison m’oppresse.

– Je sais. Moi aussi…


Ma mère et ma tante étaient à l’étage, dans la chambre bleue. Elles mettaient les draps et les serviettes dans de grandes valises.

– Ta soeur est dans le petit salon, elle range les livres.

– Je vais l’aider ?

– Si tu veux.

Je ne voulais pas. Mais j’y allai.


Des romans à l’eau de rose pour la plupart. Les livres de ma grand-mère. Quelques classiques aussi, reliquats des études de ma tante. Je décidai de garder vipère au poing, le procès, et l’étranger, de Camus. Ainsi qu’une presqu’intégrale de Vian.

– Viens voir.

Dans un tiroir du buffet, ma soeur venait de trouver les carnets de mon grand-père. Son écriture, petite, fine et hésitante, sur des pages et des pages. Des listes diverses, quelques schémas grossiers de ses travaux en courts, des idées, et les notes qu’il prenait devant le télé-achat. Des outils, il n’achetait que des outils.

Je voulus garder aussi un carnet. J’en choisis un petit, tout petit, seules ses trois premières pages étaient noircies. Je le glissai dans mon sac avant d’aider ma soeur à mettre tous les autres à la poubelle. Le geste nous coutait autant à l’une qu’à l’autre mais nous étions là pour ça : faire le tri, et débarasser. Il ne devait rien rester.


J’abandonnai ma soeur quelques minutes pour refaire du café. J’en profitai pour fumer une cigarette, la pluie avait cessé. L’herbe du jardin était haute, il faudrait bientôt la tondre. Et tailler les lauriers qui commençaient à envahir l’allée. Je fis ainsi le tour de la maison, sous prétexte d’inspecter les fleurs et les plantes. Derrière, le bois avait effectivement pris l’eau. Il y avait quatre tas de bûches plus hauts que moi. Des belles bûches bien taillées, de quoi passer l’hiver à n’en pas douter. Passer l’hiver… Passer l’hiver…

– Tu viens ? Le café est prêt.

– J’arrive…


Ma tante me donna la responsabilité du placard de l’entrée.

Deux manteaux, une veste plus légère, un imperméable noir. Des boîtes à chaussures, toutes vides. Et sur l’étagère, je trouvai une pile de sac en plastiques soigneusement pliés. Il y en avait des dizaines et des dizaines, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. On aurait pu y emballer le monde entier. J’en avais tiré un et tous étaient tombés. Je m’étais assise par terre, au milieu, et je les regardais comme des photos, souvenirs d’un passé tragiquement révolu.

– Ton grand-père…

– Tu as vu le nombre ? Il étaient tous pliés, empilés là-haut.

– Je sais… me répondit ma mère. Et avec un sourire triste, elle répéta : je sais…


           

                     

                    

                        

               

       

Acte V : Lettre (l’Etre ?)



« On pardonne tant que l’on aime » François de La Rochefoucault


( http://www.deezer.com/track/961698 )



Un fauteuil au milieu du salon. Un salon au milieu de la nuit. La nuit au milieu du reste…




Toi,


Toi, Toi, cher, si cher Toi…

Me voilà assise à mon bureau, face à la fenêtre, un verre de vin, une cigarette, telle que tu m’imagines, telle que tu me connais. Me voilà assise à mon bureau, face à la fenêtre, les bruits de la rue me reviennent et se mêlent aux notes du piano que j’écoute, tu sais lequel… Me voilà assise à mon bureau, face à la fenêtre, je t’écris, enfin. Je t’écris et mes mains tremblent sur le clavier, les mots que je leurs dicte sont presque trop lourds pour elles. Cela fait si longtemps que je les retiens, ces mots… mais leur heure est venue, je l’ai su ce matin.


Toi, cher, si cher Toi… Si tu savais combien tu me manques… Je le sens dans chacun de mes membres, dans chacune de mes pensées, et mon regard crie ton absence, mon silence dit ma souffrance.

Tu me manques depuis la seconde où tu es parti, c’était un vendredi, tu te souviens ? Je t’avais offert de la musique pour que le voyage te semble moins long, et pour que tu penses à moi, aussi. Pour que tu ne m’oublies pas. J’ignorais alors que tous mes efforts même les plus fous seraient vains.

Que n’ai-je fait pour t’oublier ? Pour remplir le vide que tu m’as laissé. J’ai cherché dans les mots de mes amis, dans les bras de mes amants, entre les grains de sable et dans l’écume des vagues, nulle part je n’ai trouvé l’oubli. Tu es et tu demeures, partout, tout le temps, quoique je fasse, rien ne t’efface.

C’est Toi sur les pavés, quand mes talons si hauts me font vaciller, ces talons sur lesquels j’étais plus grande que toi, tu te souviens ? Tu aimais ça. C’est Toi dans les graines de lin sur le pain que j’achète, au magasin bio que tu m’as fait connaître. C’est Toi dans cette valse de Chopin que j’entends tous les matins et qui met des notes à mon chagrin. C’est Toi sur le canapé, le livre que tu lisais y est resté, comme à t’attendre, ou t’espérer. C’est Toi dans le parfum du café au lait le matin, qu’avant toi je ne buvais pas. C’est Toi dans le bain, quand l’eau me brûle la peau et me fait tourner la tête, quand mes yeux se posent sur le flacon de shampooing que tu as oublié, il vient me rappeler mes souvenirs les plus doux et les plus intenses. C’est Toi par la fenêtre, que je guette, même si je sais que tu ne reviendras pas. C’est Toi depuis deux mois, Toi trop loin de moi, Toi, cher, si cher Toi, rien d’autre que Toi.

Toi que j’aime plus que tout, plus que moi, plus que tu ne le sauras jamais.

Toi qui fût toute ma vie, l’espace d’un instant, un instant en forme de semaine, en forme de rêve, les yeux ouverts. Toi qui a remis chaque chose à sa place en ce monde si dérangé, Toi qui m’as placée en son milieu, heureuse et sereine, enfin. Toi qui m’a autorisée à croire en cet Amour de littérature, Toi qui me l’as offert et qui me l’as fait, cet Amour si beau, si fort et si pur qu’il n’est pas humain mais bien plus. Toi qui m’a donné tant de bonheur qu’une vie de larmes ne saurait l’effacer.

Toi mes rêves, Toi mon Amour, Toi mon autre moi, Toi ma Vie.

Toi qui est parti.


J’ai tant pleuré, j’ai tant souffert. De ton départ, de ton absence, de ton silence. Des mots si durs que tu as pu prononcer. De toutes ces fois où tu m’as rejetée, parce que tu m’as rejetée, moi, ma tendresse, mon amour, tu n’en as pas voulu. Tu as disparu sans disparaître, tu te tapissais dans l’ombre de mes pensées, te montrant parfois la nuit, pour ne pas que je t’oublies. Tu m’as fait tant de mal…

Parce que tu es parti, bien sûr. Mais aussi parce que tu m’as menti. Parce que tu ne m’as pas protégée, jamais. Parce que tu m’as trompée, une femme que tu n’aimais pas, je n’ai jamais compris pourquoi. Parce que tu as gardé le silence quand j’avais tant besoin de tes mots et parce que tu as parlé quand je ne voulais plus t’entendre. Parce que tu as préféré épargner les autres. Parce que tu m’as laissée porter seule la souffrance et le deuil de notre histoire morte. Parce que tu me manques, chaque instant un peu plus.


J’ai vécu dans ton attente, j’ai vécu dans ton souvenir. Maintenant je voudrais vivre, juste vivre, et tant pis si c’est sans toi. Si c’est ce que tu veux, je l’accepte, je ne lutterai pas. Plus. Mais j’ai besoin de ton aide.


Laisse moi. S’il te plaît, je t’en prie, laisse moi.

Ne me dis plus rien, fais moi cadeau du silence dont j’ai besoin pour t’oublier. Essayer. Ne m’écris plus ces mots qui me font pleurer car toi seul sait les rendre si beaux. Ne fais plus un geste vers moi, laisse moi m’en aller dignement, s’il te plaît, je t’en prie. Le courage que j’ai en cet instant ne durera pas.


Un jour, peut-être, nous nous recroiserons. Un jour, peut-être, je viendrai frapper à ta porte, une tasse de café au lait à la main et un sourire aux lèvres, je te demanderai si tu vas bien. Un jour, peut-être, nous irons boire un verre sur une place pavée et nous parlerons comme nous savons si bien le faire.

Un jour, peut-être… Quand le temps aura soulagé nos peines et cicatrisé nos plaies.


Toi… Toi, Toi, cher, si cher Toi…

Tu restes ma plus folle histoire, mon amour le plus doux et le plus violent, mon souvenir de perfection. Ma plus belle cicatrice.


Prends soin de Toi. Fais attention à Toi. Sois heureux.

Mes pensées de ces lignes s’envolent, par la fenêtre, grimpent vers les ciels puis plongent vers toi, elles t’embrassent et te serrent, comme moi.


Au-revoir, Toi.


M.



PS : Je Te pardonne. Pour toujours.

Oui, les rêveurs ont toujours raison…

   

    

    

    

    

 Acte IV : pour oublier



« Il n’y a que le désert qui guérisse le désespoir : on peut y pleurer sans crainte de faire déborder un fleuve » Ahmadou Kourouma


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La plage. Et l’été (meurtrier ?), toujours.

 

Depuis ma plus tendre enfance, c’est chez elle que je m’en vais me réfugier. C’est à elle que je raconte, sur elle que je pleure. Elle m’écoute et me murmure que tout ira mieux. Qu’elle est là, et restera. Elle me rassure.

C’est donc très naturellement que je me suis tournée vers elle.


J’ai fait mes valises tôt le matin, avant 10h j’étais partie. Sur la route des vacances, j’écoutais des musiques douces et joyeuses. Je pensais à toi. Je te laissais derrière moi. Les paysages défilaient, la voiture accélérait, tu t’éloignais. Je te quittai physiquement. J’étais en route vers l’oubli.


J’arrivai avant midi. Avant même de sortir les valises du coffre de la voiture, j’eus envie d’elle. Une envie si forte que j’otai mes talons pour mieux courir l’assouvir. A sa place, m’attendant, elle était calme, grande et bleue. Couverte de milliers de petits points d’or, elle s’étendait sous le soleil et le clair du ciel.

Je respirai profondément pour m’emplir de son parfum, fermai les yeux pour m’imaginer la caresse qu’elle me délivrerait bientôt, et je me sentis presque soulagée. J’étais sûre que près d’elle je trouverais la paix, je t’oublierais. Près de ma mer.



Sur le pont du bateau, j’ai dormi et j’ai rêvé. Le vent couvrait ma peau et la faisait frissonner. Les vagues se brisaient sur la coque, je les regardais mourir puis renaître. J’écoutais Chopin, Haendel, Mozart, et je me disais qu’il était beau d’être humain. Que l’humain était capable de si grandes, de si belles choses… J’avais l’âme triste et philosophe.


Je me suis aussi amusée. J’ai pris du plaisir. J’ai plongé dans la mer et j’ai ri. J’ai fait de la voile avec de superbes jeunes hommes de mes amis. J’ai admiré leurs corps dorés et musclés, leurs peaux salées. J’ai bien mangé, j’ai bien bu, et j’ai regardé les étoiles filantes traverser le ciel d’été, allongée dans le sable, une cigarette aux lèvres et en fond le bruit des vagues. J’ai passé de bons moments, prés de ma mer.


Bien sûr, je suis allée lui confier mon chagrin, lui dire le manque de toi, la colère, l’incompréhension, ce sentiment d’abandon et tout cet amour qui me rongeait. Et elle m’a écoutée.

Bien sûr, j’ai dessiné sur le sable, et sur mon carnet, les fesses dans le sable. J’ai trouvé quelques instants l’inspiration au premier sens du terme : un peu d’air…

Bien sûr, j’ai longtemps marché sur la plage, les yeux perdus dans le bleu, les pensées volant au-dessus, rythmées par les vagues, en flux et reflux.

De toi. Mon chagrin était ta perte, mes dessins étaient de ton visage, mes pensées toutes dirigées vers… toi.


Les envies que j’avais étaient maigres et fugaces, alors la plus grande partie de mon temps, je l’ai passée seule. Sur la terrasse, peu vêtue, les pieds nus, les cheveux offerts au vent marin, les yeux rivés sur le vague de ma vie. Elle me semblait vague, sans fond ni forme, sans repère, sans direction. Je me saoulais de musique mais elle ne suffisait pas, mes pensées cognaient plus fort encore dans ma tête, je n’entendais qu’elles. Elles qui me disaient combien je t’aimais, combien tu me manquais, combien le monde avait changé depuis toi, combien le monde était beau de te porter et ma vie désespérée d’être de toi privée.


Mes sourires ne furent que factices.

Mes rires cachaient mes larmes.

Personne n’y a rien vu mais ces vacances furent les plus tristes de ma vie.

J’étais en deuil. De notre histoire d’amour, mais pas seulement. J’avais perdu bien plus que toi. Une part de rêve, un fol espoir. Il me restait sur les lèvres un goût de plus jamais. Comme si le meilleur était passé, l’avenir ne serait que dans son ombre.


J’étais partie pour t’oublier.

Je compris qu’il me fallait revenir pour y parvenir. Me confronter à ton absence, ne pas la fuir. Accepter la mort de l’amoureuse en moi. Et ma nouvelle vision du monde, avec toi à son bord mais sur une autre mer que moi.

Nos navires s’étaient croisés, par un fol hasard ou une hasardeuse folie, par la main du Maître Destin peut-être, ils navigueraient désormais sur des océans différents.



Je rentrai un dimanche matin. Je fis tourner quelques machines, un peu de ménage et je repris le chemin de mes pinceaux. Je savais que c’était par eux que je m’affranchirais de toi. Je mettrais chacun de mes souvenirs dans mes toiles et lorsque la millième serait achevée, mes souvenirs seraient épuisés, tu aurais disparu de mes pensées. De mon coeur. De mon âme.

  

   

    

   

Acte III : Que faire ?


« Ici bas, la douleur à la douleur s’enchaîne ; je jour succède au jour, et la peine à la peine » Alphonse de Lamartine


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Une ville aux rues pavés et aux corps dénudés, toujours en été.


Je ne voulais pas comprendre. Je ne voulais pas entendre.

Mais avec le temps, l’issue de notre situation s’imposait comme une évidence. Une vérité. Absolue, inexorable.

Mon salut était dans l’oubli. L’oubli de toi.


Pour t’oublier, j’ai presque tout fait.


Pour t’oublier et tromper mon chagrin, j’ai fui.

J’ai fui nos souvenirs, fui ma solitude, fui l’appartement. J’étais sortie à toute heure du jour et de la nuit, je m’entourais d’amis, partais me perdre dans le coeur des foules, j’éteignais ma voix dans d’insupportables brouhahas.

En vain.


Pour t’oublier et tromper mon chagrin, j’ai bu.

Plus que de raison et plus que de saison, je me suis ennivrée comme pour perdre la tête, et tout ce qu’il y avait dedans. Toi. J’ai bu pour rire, pour me rendre légère. J’ai bu pour brouiller ma vue, ne pas voir ton absence dans mon paysage. J’ai bu pour mourir un peu, dormir au moins.

En vain.


Pour t’oublier et tromper mon chagrin, je t’ai trompé toi. Et peut-être aussi moi.

Je me suis offerte à des amants de passage, espérant dans leurs bras perdre le goût de toi. Effacer ton empreinte de mon corps, tes caresses de ma peau. Priant tout ce qui pouvait l’être pour ressentir ne serait-ce qu’une fois le plaisir que j’avais eu avec toi. Apprendre que d’autres pouvaient m’aimer aussi fort, aussi bien. Connaître l’abandon et l’orgasme après toi. Sans toi.

En vain.

Aussi tendres, attentifs, aussi généreux, doués, passionnés pussent-ils se montrer, aucun de mes amants n’ota de mes lèvres la saveur de tes baisers. Ni de mon ventre l’empreinte de ton amour.


Pour t’oublier et tromper mon chagrin, enfin, j’ai peint.

J’ai peint des lignes de couleurs pour sortir du noir que je broyais, j’ai peint des mers pour le bleu, des instants pour le jaune, des tendresses pour le rose. J’ai peint des couleurs et j’ai peint des formes, toutes me venaient de toi, bien sûr, mais sous la peinture on ne te reconnaissait pas. On pouvait sûrement te deviner mais la main tenant le pinceau était mienne, et uniquement mienne. J’ai alors compris que je pouvais faire de jolies choses de tout cela.

Tu m’avais fourni la toile et l’adresse, mais les couleurs et leur mélange naissaient de moi, je pouvais donc vivre et faire de la vie sans toi. Ou plutôt avec les restes de toi. Tous ces souvenirs, ces gestes, ces mots, ces émotions si réelles et intenses qu’elles en deviennent palpables, tout cet amour que tu m’avais offert en partage n’était plus, mais il avait été. Et je me sentais comme celui qui a gravi l’Himalaya et vu le monde d’en haut. Quelques minutes, quelques heures au plus dans sa vie, dont il se souviendra pour les trois prochaines éternités. J’étais plus riche de toi.


Je n’avais pas vécu en vain.

 

     

    

    

    

 Acte II : Paroles, paroles, paroles…

Ou mensonges sur fond de bonne volonté

 


« La langue ment à la parole et la parole à la pensée » Adam Mickiewicz


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Un appartement au coeur de la ville, dans la chaleur de l’été.



D’abord, il y a eu le silence. Puis les mots. En rafales, en tornades, ouragan.


La douleur fait perdre la tête. Qu’inventer à sa suite ? Soulagement ? Guérison ? Rédemption ? Et si malgé tout le couteau s’enfonce plus profond ?


Il y a eu le silence puis tu m’as dit que je te manquais. Il y a eu encore du silence puis tu m’as dit que tu m’aimais. Il y a eu plus, bien plus de silence et là tu m’as dit que tu me quittais. C’était un jeudi matin, je m’en souviens bien, il était tôt et la sonnerie du téléphone m’a réveillée. Mon coeur battit très fort quand je vis ton nom inscrit sur le cadran. Et je décrochai le sourire aux lèvres.


Des mots que tu me dis ensuite, certains restent gravés dans ma mémoire comme des cicatrices, profondes, indélébiles. Un je ne veux pas de toi qui s’abat sur mon coeur comme un éclair et le fend en deux. Des non à répétition qui brise les moitiés en quarts. Un je t’aime de ma part suivi d’un bip… de la tienne qui fit des quarts des miettes, poussière. Je m’effondrai sur le canapé.


Le silence aurait dû revenir. S’installer. Devenir notre règle.

Mais il m’apparaissait alors comme une résignation, comme l’aveu de ma défaite, de notre défaite, et je ne pouvais m’y résigner. Je ne pouvais renoncer à toi. Alors je t’ai poursuivi. Jusque dans tes tranchées de mensonges et de cruauté, je t’ai poursuivi. Jusque dans tes nuits d’isolement et de souffrance, je t’ai poursuivi. Jusqu’au plus profond et au plus bas de l’homme, je t’ai poursuivi. Et je t’ai tout dit.

Tu avais froid, mes mots se faisaient manteau pour te protéger du souffle glacial de la solitude. Tu avais faim, mes mots se faisaient miel pour adoucir tes heures et calmer ton appétit de tendresse. Tu avais besoin, mes mots se faisaient tiens, quel que soit ton désir, quelle que soit ton humeur.

Pour toi, je fûs l’amour, l’amie, l’amante, la confidente, la psy, la bonne fée, la morphine et l’opium. Je pouvais tout faire, tout être, pour répondre à tes envies. Pour cultiver tes envies. Pour ne pas que tu m’oublies.

Je t’ai poursuivi.


Et tu t’es laissé faire. Tu m’as même encouragée. Tu m’as dit de mille façons combien tu m’aimais. Tu m’as dit que si tu avais un lasso, tu me décrocherais la lune. Mais nous savions toi et moi que tu n’avais pas de lasso. Et pas plus l’envie de faire les quelques pas qui te séparaient de moi.


Un soir, tu as fini par tout m’avouer.

Tomber le masque de Monsieur Parfait derrière lequel tu te cachais. Mais si j’ignorais les détails de ton usurpation, j’avais déjà cerné ta vraie nature. Alors je t’ai dit que ce n’était pas grave, que je pardonnais tes mensonges, et que je t’aimais. Dans le confessional de la nuit, je te donnai mon absolution. Et je jurai d’être celle qui toujours te comprendrait, toujours te pardonnerait, toujours t’aimerait. Parce que je voulais tellement être celle… être Elle…

Il est des promesses inhumaines que l’on ne devrait pas faire.

Ainsi, les jours et les semaines passèrent, nos mots tendres demeurèrent et la souffrance aussi.

Aujourd’hui je le sais : nous aurions dû nous taire.

       

             

            


Acte I : la séparation des corps


«  Aimer c’est savourer, au bras d’un être cher, la quantité de ciel que Dieu mit dans la chair »

Victor Hugo


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Un vendredi matin, entre tôt et tard, sous un ciel gris clair malgré l’été


Tu pleurais dans la voiture. Je t’ai embrassé une dernière fois, tu m’as dit vas-y, bébé, j’ai ouvert la portière et je suis sortie. J’ai pris sur la droite, tu as fait demi-tour avant de prendre sur la gauche. Je me suis retournée pour voir ta voiture s’éloigner. J’imaginais que tu me regardais dans le rétroviseur. Tu es sorti des remparts, de la ville, de ma vie.


J’ai marché un peu, peut-être beaucoup, je ne voulais pas rentrer. Retrouver l’appartement de toi vidé, sans toi pesant. J’ai marché dans ces rues que tu avais tant aimées, m’arrêtant à tes coins préférés, examinant les détails que tu m’avais fait remarquer. Cachant mes larmes derrière mes lunettes noires. J’ai traversé les Halles en pensant au déjeuner, mais rien ne me tentait, je n’avais pas faim, envie de rien. Que de toi.


J’ai ouvert la porte lentement. Après l’avoir refermée, je suis restée un moment juste derrière elle. A fixer le couloir. Le mur du fond contre lequel un soir tu m’avais aimée. Les marches qui me séparaient de mon premier étage me semblèrent plus hautes et plus pénibles que d’habitude. Derrière la porte de mon appartement, seul le chat m’attendait. Je regardais le canapé vide de toi, le livre que tu avais laissé sur la table basse, ta tasse de café au lait dans l’évier. Sur ma peau, l’odeur de la tienne trainait encore.

J’attendis le soir pour prendre une douche. Et je ne changeai pas les draps, je voulais dormir avec toi encore une fois.


Je t’ai cherché, je t’ai tant cherché. Les jours d’après, je n’ai fait que te chercher. Dans l’appartement, dans la ville, dans mes souvenirs. Je me les passais en boucle pour les garder en vie, je leurs imaginais des suites tendres et belles, nos mains jointes, nos corps collés, nos lèvres les unes aux autres scellées. Et tout l’amour que l’on pouvait se faire.

J’ai cultivé ton souvenir comme on cultive un jardin, l’arrosant chaque jour de douces pensées, l’abritant de l’oubli, le nourrissant d’envies.


Pendant six jours, chaque fois que je franchissais la porte de chez moi je m’attendais à te voir, couché sur le canapé. Un livre entre les mains, une cigarette entre les lèvres. Et un sourire pour moi.

Chaque fois que je plongeais dans mon bain je te sentais plonger en moi, la chaleur de l’eau me rappelait celle de ta peau, il me suffisait alors de fermer les yeux pour voir mes jambes encercler ta taille, comme des lianes, et te maintenir contre moi.

Chaque fois que le sommeil approchait, ton visage se dessinait sur la toile de mes paupières closes et si je n’ouvrais pas les yeux ce n’était que pour mieux te regarder.


Mais ton absence. Elle était là, de plus en plus présente, de plus en plus évidente. Cuisante. Je finis par ne voir qu’elle, conjuguée à ma souffrance. Le manque de toi était terrible, j’avais beau faire, j’avais beau dire, à chaque seconde tu me manquais un peu plus. Je ne savais pas ne pas penser à toi. Tu ne savais pas ne pas me manquer.


Au début de la fin, rien ne semble dramatique.

Ainsi, lovée dans la mélancolie qui coulait de ton absence, je me suis mise à peindre des tâches blanches sur des toiles noires, une par jour, je les appelais espoirs.