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Category Archives: A day in a life

Le parfum de l’absence, c’est celui des odeurs oubliées, ou laissées exprès, sur les draps, l’oreiller. Des odeurs en images qui ne font que rappeler qu’avant il y avait, et maintenant il n’y a plus. Mille flashes back plus en noir qu’en blanc, le silence pour bande son, je ne suis pas bonne comédienne.

 

La chaleur me coupe l’appétit. La chaleur, et le manque aussi. Le manque, surtout. Je me remplis de fumée grise pour me donner consistance. Tu es ma plus violente carrence. Et ce creux dans mon ventre, c’est toi. Toi qui n’est plus là.

 

Ma voix, de ne plus te dire je t’aime est blessée, elle a décidé de s’en aller, peut-être pour l’été. Ma gorge est sèche de n’émettre plus un son. Mes doigts maladroits tentent de me libérer des mots qui m’assaillent, qui me tirent et me cognent, ces maux de toi en mots pour toi, ces mots que même criés tu n’entendrais pas.

Et mes lèvres saignent de ne plus t’embrasser. Et ma peau brûle de n’être plus par toi caressée. Et mon coeur se serre, ne sachant plus comment battre sans le tien pour le rythmer

 

Ton fantôme erre dans l’appartement. Sur le canapé où tu étais allongé, dans la cuisine avec l’odeur du café, dans la baignoire que nous avons partagée, sur le lit où nous nous sommes tant aimés. Tu traînes tes pieds prés des miens, ton souffle dans mon cou, parfois je crois pouvoir tenir ta main. Je m’accroche à ton souvenir, je ne le laisserai pas s’en aller, franchir cette porte qu’aujourd’hui je hais, je le garderai couché sur le lit de mes pensées, avec moi, il t’attendra.

 

Et le manque et le vide règnent dans l’appartement, dans les rues, sur la ville, et dans une voiture qui s’éloigne, quelque part.

 

Le parfum de l’absence, c’est celui d’aujourd’hui.

 

            

             

              

      


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Je suis rentrée directement. Presque en courant. J’ai fermé la porte à clé derrière moi et je me suis jetée sur le canapé. Assise les genoux pliés, relevés contre ma poitrine. Qu’avais-je fait ?


Je suis allée prendre une douche. Vingt minutes sous l’eau brûlante, les yeux fermés. J’ai frotté ma peau très fort. Elle était rouge sang lorsque j’eus fini.

Je me suis cachée dans une grande serviette, puis laissée glisser contre le mur de la salle de bain. Face au miroir. Trempée, les cheveux collés au visage, les yeux hagards, les lèvres entrouvertes sur un souffle court. Je me regardai bien en face, droit dans ma honte et mon désespoir. J’étais montrueuse. L’être le plus laid que la Terre eut porté, absolument indigne de la condition humaine. Je me détestais, et encore, me détester était m’accorder trop d’importance. Je me méprisais, me crachais dessus. Je n’avais jamais été grand chose mais désormais je n’étais plus rien. Ma culpabilité, ma peine et mon désespoir ne seraient jamais suffisants pour remplir le néant que j’étais. Pour faire de moi quelqu’un. Je me regardais bien en face en me jurant que c’était la dernière fois. Plus jamais, plus jamais je ne voulais voir mon reflet.

Qu’avais-je fait ?


J’enfilai un vieux jean et un pull et retournai prendre place dans le canapé.

J’allumai une cigarette et essayai de me perdre dans sa fumée. Comme elle, je voulais brûler, me consumer lentement mais sûrement. Mais n’était-ce pas précisément ce que j’étais en train de faire ? Travailler à mon anéantissement. Me perdre, résolument et définitivement.

Il est des actes odieux et désespérés qui soulagent leur auteur, le laissant certes un peu coupable, mais libéré d’un poids aussi terrible qu’invisible. Le mien n’était pas de ceux-là. Il n’avait pas la beauté du désespoir, seulement son pathétique. Même pas. Il était juste grotesque. Juste grotesque. Comme moi.

Qu’avais-je fait ?


Comme souvent, c’est dans la musique et l’alcool que je trouvai refuge. Je grattai ma guitare à m’en ouvrir les doigts, à la deuxième bouteille de Bordeaux je laissai la chaîne hi-fi prendre le relai. J’heurtais le talent des plus grands à ma médiocrité, leur beauté à ma laideur, la profondeur de leur âme à la vacuité de la mienne. Finalement, c’est un Stabat Mater signé Giovanni Felice Sances qui l’emporta, mes digues cédant sous son intensité je m’effondrai. La voix, divine, montait vers les ciels gris, ils étaient toujours gris, et moi je retournai à la terre, recroquevillée comme une larve, écrasée comme une larme, sur le plancher.

Enfin, un acte sensé.


J’avais chaud. J’ouvris la fenêtre et m’assis sur son bord. Une jambe dedans, une jambe dehors. Dans le vide. Sans même l’envie de m’y jeter. Dans la rue passaient des gens heureux que je n’enviais pas. D’autres malheureux en lesquels je ne me reconnaissais pas. Ils n’étaient que des gens, en bas, et moi j’étais seule en haut. Ou bien était-ce le contraire.

Une voix au bout de la rue cria menteuse ! C’était un homme devant la boutique de chaussures, il parlait dans son téléphone. Je l’avais presque pris pour moi. Car j’étais une menteuse.

Etait-il pire de mentir aux autres qu’à soi ? Quitte à trahir, qui choisir ? Pour être sûre de ne pas me tromper, je faisais les deux. Je trompais mon monde, et je me trompais avec mon monde. La trahison était globale, le mensonge entier.

J’étais celle que l’on voulait que je sois, en toutes circonstances, pourvu que l’on veuille que je sois. Pourvu que l’on veuille que je sois. Pourvu que l’on veuille de moi. Pourvu que l’on m’aime. Tous les costumes étaient à ma taille et je savais me maquiller. Jouer la perfection, je savais faire. Simuler le bonheur. L’équilibre. Et puis filer, dès que le monde s’endormait, me tapir dans l’ombre pour hurler ma douleur, mon mensonge. Avant de revenir, le sourire aux lèvres et les épaules larges.

A la faveur de certaines nuits, dans l’ombre des arbres et sous la course des nuages, il m’avait pourtant semblé frôler ma vraie nature. Plus animale qu’humaine, elle me faisait peur. Jamais je n’avais osé l’approcher, de crainte, peut-être, de ne pouvoir ensuite m’en défaire, et de devoir passer ma vie tapie au fond de ces bois, comme une bête sauvage.


Qu’avais-je fait ?

Rien de si grave. Rien qu’un bon milliard d’êtres humains n’eut fait avant moi. Rien que je n’eusse fait moi-même, quelques fois déjà. Et sans culpabilité dévorante. Bien sûr, je savais que c’était mal, je regrettais un peu, parfois, mais je me disais qu’il y avait pire. J’évitais surtout d’y penser. Alors pourquoi ne pouvais-je penser à autre chose ? Pourquoi me sentais-je si sale, si mauvaise cette fois ? Peut-être parce que c’était la fois. De trop. Déplacée. Inutile. Sans volonté mais presque par habitude. Comme cette cigarette que l’on reprend machinalement à la fin d’un dîner, dix ans après avoir arrêté. Et si je considérais comme un corps comme une cigarette…


Qu’avais-je fait ? Et que pouvais-je faire ensuite ?

Prier pour mon âme, faire carême, implorer le pardon ? Je n’avais que trop abusé de cette dernière option, pardon était devenu mon mot fétiche, c’était presque bonjour, pardon ; au-revoir, pardon ; je t’aime, pardon. Ça ne suffirait pas. Car si par miracle il me pardonnait, moi je ne le pourrais pas. Je me sentais définitivement indigne du bonheur qui semblait s’offrir à moi, je l’avais sali, il était trop tard.


La nuit tomba sans bruit. La rue se vida, la deuxième bouteille de vin aussi. Le paquet de cigarettes sur la table était vide. Je fermai les volets, pas la fenêtre, et m’allongeai sur le canapé. Une araignée tricotait sa toile au plafond. Je m’endormis.

             

                            

                       

                 

        





Il trainait là depuis des mois. Dans un coin de ma chambre, d’abord sur puis derrière la commode. Je l’ai croisé dans la salle de bain aussi, il me semble. Après avoir passé des semaines dans mon lit, sous mon oreiller.

 

Parce qu’il portait cette odeur que j’aimais tant, qui signifiait tant, je le gardais toujours près de moi. Je le serrais fort quand le film que je regardais était triste, je le portais parfois le matin au sortir de la douche, je m’endormais en le respirant. Ce vieux tee-shirt blanc.

 

Je l’ai gardé six semaines sans le laver. Il avait pourtant perdu son odeur depuis longtemps, pour prendre la mienne et d’autres encore, en fonction des lieux où j’aimais l’abandonner, pour mieux le retrouver par un faux hasard.

Un matin, c’était un samedi, je me suis résolue à le passer à la machine, avec une paire de draps et une tenue de nuit. Je l’ai suspendu et non étendu, pour ne pas avoir à le repasser, quitte à l’agrandir un peu. Puis je l’ai soigneusement plié et rangé dans la commode.

Je l’ai porté pour partir en vacances, avec un jean. Il me donnait une allure plus décontractée, je n’en avais pas l’habitude mais j’aimais bien. Je l’ai porté sur la plage, plusieurs fois. Je remontais parfois ses manches, ou bien je le nouais sous la poitrine. Je me suis même baignée avec, le jour où Axel m’a attrapée en pleine sieste sur le bateau pour me jeter à l’eau. Je l’ai porté quand j’ai aidé ma soeur à déménager, j’ai d’ailleurs failli le déchirer en m’accrochant à la porte d’entrée, une grosse poignée en fer forgé. Souvent pour dormir. Ou lire. Penser.

La dernière fois que je l’ai porté c’était pour mon premier cours de guitare. C’est un jeune qui m’enseigne l’art de cet instrument, ou plutôt les rudiments de l’art, c’est plus difficile que je ne l’imaginais. Il habite à quelques rues de chez moi et vient deux fois par semaine. Bref…

 

J’ai soudain cessé de le porter. Et même de le regarder. Je l’ai posé sur la commode, puis il est tombé derrière et je l’ai laissé là, il ne pouvait pas tomber plus bas. Une poignée de jours.

 

Ce tee-shirt, c’était un souvenir. Un cadeau, pas un oubli. Pour l’odeur et la mémoire des bons moments qu’il portait. Ou juste pour laisser quelque chose, ne pas disparaître, pas complètement.

Ce tee-shirt je l’ai aimé aussi fort que son propriétaire initial. Je l’ai aimé quand je ne pouvais plus aimer l’homme qui autrefois le portait. Alors je le serrais fort pour m’endormir, comme je l’aurais serré lui. Je le portais le matin pour prendre mon petit-déjeuner, pour un peu le partager avec lui. Je l’emportais partout, comme si je lui tenais la main. Une façon de le garder un peu avec moi. De ne pas l’oublier. Une connerie, quoi.

Ce tee-shirt, j’aurais dû le brûler. Mon ami Axel me l’a proposé, un soir, sur la plage. Mais je ne suis pas violente. Ma soeur m’a suggéré de le déchirer pour en faire des chiffons, le coton attrape bien la poussière. Mais encore une fois, le geste me paraissait violent, si contraire à mon sentiment. Je ne voulais pas heurter ce pauvre tee-shirt. Je ne voulais surtout pas le perdre.

Alors je l’ai posé sur la commode, et je l’ai laissé tomber par terre parce qu’il fallait que je l’oublie un peu. Je ne l’ai plus regardé, je ne l’ai pu tenu entre mes mains, mais je savais qu’il était là. Je n’y pensais pas tout le temps, puis pas souvent, puis presque plus.

 

Et puis, lundi.

Lundi il faisait beau, le soleil était haut, l’air chaud, il me semblait que s’amorçait un bel été indien. Il y avait un pianiste dans la rue, il jouait un boléro. J’ai croisé une petite fille aux yeux clairs qui m’a tendu sa glace à la fraise en me demandant t’en veux ? Et le gars qui fait les jus de fruits en haut de la rue m’en a offert un : framboise / pastèque. Délicieux. Le monde semblait s’être concerté pour rendre ma journée douce et agréable.

Quand je suis rentrée du boulot, il était déjà tard, il y avait ce type assis dans ma rue. Avec son chien. Il m’a demandé une cigarette, je lui en ai donné deux. Et on a discuté un peu. Pas très longtemps, il était tard et j’avais envie de rentrer.

 

Je me suis couchée quelques heures plus tard et c’est là que l’idée m’est venue. Non, pas l’idée : l’évidence. Je me suis levée d’un bond et j’ai courru à la fenêtre du salon. Ouvert les volets, jeté un oeil dans la rue : il était toujours là. Le mec avec son chien.

Alors j’ai enfilé un jean et un pull, les premières chaussures que j’ai trouvées, j’ai attrapé le tee-shirt et un paquet de clopes que j’avais dans ma table de nuit, et je suis descendue.

Il était content, le mec. Il a mis le tee-shirt dans son sac, il m’a dit qu’il le mettrait après avoir pris une douche. J’approuvais d’ailleurs sa décision.

 

Je suis rentrée et je me suis couchée. J’ai dormi. Et le lendemain je me suis réveillée, inchangée mais souriante. Le tee-shirt blanc était sorti de ma chambre, de mon appartement, de ma vie. Et toi aussi.

 

 

 

 


Quatre heures de sommeil par nuit. Quatre demie heures d’un sommeil tout sauf profond. Agité, habité, brûlant. Et je me lève avant le jour, épuisée et en nage, café, cigarette, rue déserte et boulot. Alors ce matin, je ne rêvais que d’une chose : dormir.

Seulement, la fortune, au sens propre, avait d’autres projets pour moi.


Réveillée par l’interphone peu après huit heures, des croissants et un sourire pénétrent mon appartement, trois tasses de café et quelques mots pour se donner du courage, une douche pour se débarrasser des restes de la nuit. Une robe légère, la chaleur est insoutenable même en ce milieu de matinée. De grosses lunettes noires rendues nécessaires autant par mes cernes que par la lumière. Il n’est pas dix heures trente lorsque nous sortons.


Une autre cigarette et mes talons malhabiles sur les pavés de la rue des teinturiers. Nous avons rendez-vous, nous sommes en avance, c’est bien. Les cafés se servent sur les petites tables, la roue à aubes tourne toujours, peu de voitures, beaucoup de pieds, très diversement chaussés.

J’aime regarder les pieds des gens. Les chaussures en disent long, les orteils et leurs ongles aussi. Dans cette partie là de la ville, c’est plutôt tongs, babouches et sandales, cheveux frisés mal coiffés, casquettes, bobs et autres bérets. C’est le coin des artistes, babs, bobos, bref festivaliers décalés branchés. Je les regarde en me racontant leurs histoires, en essayant de garder l’équilibre surtout, plus que quelques mètres et nous y sommes.


Au milieu de la file d’attente, une petite femme me pousse dans le dos, elle m’agace, et sa copine parle si fort qu’elle en devient vite détestable. Heureusement, dans vingt minutes je serai assise dans un théâtre frais, dans le noir et le silence, cette perspective m’aide à patienter. Patiemment.


La jeune fille qui s’assoit près de moi me caresse le bras de ses longs cheveux frisés. Les hommes derrière nous parle du marché de la bière en Russie. J’essaie de suivre mais très vite cela m’ennuie. Dans le fond de la scène, encore plongée dans le noir, je crois distinguer un bateau. Deux silhouettes s’intallent et ma curiosité s’éveille. La salle est pleine. Les lumières s’éteignent. Des lettres blanches s’étalent sur un fond noir et une voix espagnole commence son histoire.


De la première seconde à la dernière, je suis scotchée à mon siège, les yeux rivés sur la scène, ils ne clignent jamais pour ne rien rater et deux larmes naissent mais ne coulent pas, pour ne rien rater encore une fois. Des lettres blanches sur un fond noir pour terminer. Les comédiens, main dans la main, saluent, cette fois je pleure pour de bon.

La salle peine à se vider. Je boue, suis prête à exploser. Les gens m’agacent, je fuis les regard, je ne veux qu’une chose : sortir. Mettre mes lunettes pour me cacher, sentir un peu d’air. Je pousse, j’esquive, me faufile, je me comporte mal mais je m’en fiche, je veux sortir. Une fois dehors, je retrouve ma soeur et marche vite, si vite sur les pavés, je ne sens plus mes talons. Ce n’est qu’arrivée aux halles que je m’arrête. Je m’assois sur un banc, et m’effondre. Ce ne sont pas des larmes, mais des sanglots.


Plus tard, ma soeur me demandera si c’était le spectacle ou autre chose, je lui répondrai un peu les deux, je pense. Nous achèterons un melon et du jambon Serano, puis nous boirons un verre de rosé sur la place, avant de rentrer.



Le jour est passé, la nuit est tombée, et j’entends encore ces deux voix, riches, multiples, majestueuses, me raconter une histoire que j’aurais voulu écrire. 

 Et la mienne qui me revient en gouttes de chagrin.

 




 

 

9,90 €, s’il vous plait.

Alors voilà ce que ça valait. L’information qui allait, ou non, changer ma vie ne valait pas plus de 10 €.

 

Après cinq jours d’angoisse et cinq nuits blanches j’allais enfin savoir ce qu’allait devenir ma vie. Et ce pour moins de 10 €. J’insiste sur le chiffre simplement parce qu’il m’a marquée : il semblait si dérisoire face au tourbillon que je traversais. Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi.

 

 

Un matin, c’était un vendredi, je me suis levée avec une drôle de sensation. Je me sentais différente, un peu changée. Je ne me l’expliquais pas, et puis j’avais du travail alors j’ai enchaîné sur le reste de ma journée.

Le lendemain, ce sont des nausées d’une violence inouïe qui m’ont réveillée. J’avais un peu bu la veille, je ne cherchai donc pas d’autre cause et attribuai mon état à cet excés. Plus tard dans la journée, en voulant noter un rendez-vous sur mon agenda, je pris conscience de la date et en moins d’une seconde tout se mit en place dans ma tête : je n’avais pas la gueule de bois mais deux jours de retard de règles.

 

C’est assez étrange ce qui se produit dans un esprit à cette pensée là. J’imagine que c’est pour chacune différent, mais je me suis sentie si femme, plus que jamais auparavant, j’avais la sensation de savoir, de ressentir la vie au creux de moi, l’espoir caché dans mon ventre, l’avenir au coeur du corps. J’étais sûre : les nausées, les humeurs changeantes, le retard, tout venait confirmer mon pressentiment.

 

Je passai le dimanche au lit, à cogiter.

Je ne pouvais pas garder cet enfant : j’étais immature, instable et surtout seule. Le « père » n’en voudrait pas, il en avait déjà de toutes façons et puis qu’étais-je pour lui ? Une jolie rencontre, rien de plus. Je décidai tout de même de le lui dire, et sa réaction fût des plus explicites : non seulement je n’avais pas le droit de lui faire ça, mais quoique je décide il ne fallait pas que je compte sur lui. Je m’en doutais, mais l’entendre fût presque un choc.

Il avait raison, je n’allais pas faire un bébé toute seule comme dans cette stupide chanson de Goldman, non, je pouvais espérer mieux, surtout à mon âge, l’horloge biologique ne s’était pas encore mise en marche. Et puis, je n’avais pas les moyens de l’assumer, mon job était précaire, mon salaire insuffisant, mon appartement trop petit, mes parents trop loin pour m’aider, non, je ne pouvais décemment pas garder ce bébé. Voilà où me menaient mes réflexions, ce que me dictait ma raison.

Mais comme le coeur a les siennes que l’autre ignore, et ce que je ressentais était très différent de ce que je pouvais penser. Je n’étais pas encore sûre d’être enceinte que je pouvais déjà sentir la vie en moi, je fermais les yeux et je voyais ce foetus, la tête en bas, confortablement logé au plus doux de mon ventre. Je me sentais heureuse et pleine et mon avenir semblait soudain si certain… J’avais des réactions bizarres, par exemple je protégeais mon ventre de mes mains lorsque je traversais la foule, je dormais sur le côté, les jambres repliées, j’ai même arrêté de fumer, moi qui avais essayé 3 fois sans résultat.

 

Le lundi, je passai à la pharmacie :

9,90 €, s’il vous plait. Et attendez demain matin pour faire le test, la réponse sera plus nette.

 

Les dernières heures d’attente furent de loin les pire. Je savais que rien ne serait plus jamais comme avant, quoiqu’il arrive. Je m’étais fait tellement d’idées, j’avais tellement tout envisagé, je m’étais préparée à tout et avais finalement décidée de laisser le destin choisir pour moi : je m’en tiendrais au résultat.

 

J’ouvris les yeux le mardi, et sortis des draps sans peine, le sourire aux lèvres. Un tour dans la salle de bain, après quoi je replaçai le capuchon bleu, comme indiqué sur la notice, et posai le test à plat sur la table basse du salon. Cinq minutes d’attente, dix pour une réponse définitive, je n’étais plus à ça prêt, je préparai du café. Je me dis que suivant le cas, je ne le boierais pas et achèterais à la place du déca. Je sifflais allègrement dans la cuisine, la fraicheur du carrelage sous mes pieds m’était agréable, tout comme la douce lumière du matin, les premiers bruits de la rue, la musique du magasin d’en bas.

 

Je posai ma tasse pleine sur la table, prés du test, et j’inspirais profondément avant de poser les yeux sur mon messie en plastique blanc.

Le trait unique qui s’y dessinait tomba comme une guillotine sur mon sourire.

Je bus mon café, et sortis acheter des cigarettes.