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        J’ai dix minutes d’avance. Dans la voiture, la radio diffuse une vieille chanson de Radiohead : Creep. Je reste pour l’écouter.

Le petit parking de la plage est désert, on comprend que l’hiver est bientôt là. Un vent du sud balaie l’endroit et soulève l’écume en pluie fine et salée. Un homme marche seul sur le sable, les mains dans les poches, la tête rentrée dans le col roulé de son pull. Je regarde l’heure : tu ne devrais plus tarder.

J’ai envie d’une cigarette, je sors de la voiture. Je m’assois sur le petit mur de pierre qui longe la plage. Face à la mer en colère, je fume et j’attends. Je t’attends. Et je t’entends, ta voix me revient dans le grondement des vagues. Ces derniers mots que tu m’as dits : je suis fatigué. Epuisé de me battre contre tes moulins à vent. Tu étais sincère, je l’ai lu dans tes yeux. Je n’ai pas compris cette fatigue soudaine, deux jours plus tôt tu parlais des vacances à venir, du dîner que tu voulais organiser à Noël, pour réunir nos familles.

Il est l’heure et tu n’es pas là. Du monde sur la route, je suppose. Je jette un œil à mon portable : aucun message. Tu vas bientôt arriver.

Je peux t’aider. Du moins, je peux essayer. J’ai envie d’essayer. Mais je ne peux pas t’aimer si tu ne me laisses pas faire. Tu as plongé ton regard dans le mien pour me parler. Tu me tenais les deux mains, tu avais approché ton visage, je pouvais sentir ton souffle sur mes lèvres. Tu avais cet air sérieux et triste que je ne te connaissais pas. Tes yeux rieurs et ton sourire n’étaient plus que souvenirs. Et je m’en suis voulue d’avoir effacé la joie de tes traits. Je m’en suis voulue tellement que je me suis tue.

Tu as quinze minutes de retard mais je ne suis pas inquiète. Je me lève et fais quelques pas sur la plage. Dans le ciel, une mouette joue avec le vent. L’empreinte de mes pas se grave dans le sable mouillé d’écume. Mes cheveux volent, je ne les attache pas. Je regarde les points d’or sur la mer, là-bas le soleil décline, ils vont bientôt disparaître. Je n’ai pas envie de te quitter, tu sais… Mais toi, tu me quittes sans arrêt. Tu as peur, je sais, je comprends je crois, mais… tu me quittes sans arrêt. Tu ne me laisses pas t’aimer. Tu ne me laisses pas te rassurer. Tu ne… Je suis seul. Seul à nous porter, seul à croire en nous, seul à me battre, seul à… seul. …  Je suis seul. Cette fois, tu as parlé sans me regarder. Ton regard caressait la mer, cherchait dans l’horizon la réponse que, tu le savais, je ne te donnerais pas. Nous étions assis là, sur ce muret où je t’attends aujourd’hui, c’était notre lieu de rendez-vous depuis un an déjà. Parfois, il faisait si froid que nous ne sortions pas de la voiture. D’autres fois, tu me tenais la main et nous marchions sur la plage pour étirer les heures. Tu me disais que l’avenir était comme l’horizon, que même si l’on ne pouvait le voir il fallait fixer sur lui notre regard. Tu me montrais les voiliers sur lesquels tu voulais m’emmener, mais j’avais toujours eu peur de la mer. Tu me parlais de demain, Noël et l’été prochain, tu nous conjuguais au futur et nous déclinais à toutes les saisons. Tu parlais pour moi, te battais pour nous. Et moi… je t’écoutais. Je ne te laissais peut-être pas m’aimer, mais je t’écoutais. Je te retrouvais le cœur battant sur le parking de la plage, je laissais ma main dans la tienne et le vent dans mes cheveux, et je ne savais peut-être pas t’aimer avec tout mon cœur, mais je te faisais l’amour avec tout mon corps. Moi… je n’étais pas toi, mais j’étais avec toi. Je n’ai jamais su te le dire, mais j’étais avec toi.

Le vent semble se calmer. Le ciel se fonce. Je suis fatigué… Epuisé de me battre contre des moulins à vent. Un matin, je réveillerai et je cesserai d’être fou, tu sais ?

Je passe mes mains sur mon jean pour en enlever le sable. Il me semble encore entendre la chanson de Radiohead. When you were here before… Je ne regarde pas l’heure, je n’écoute pas mon répondeur. Je fume juste une cigarette, une dernière.

Je sais maintenant que tu ne viendras pas. Tu ne viendras plus.

 

           

        

     

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9 Comments

  1. J’aime beaucoup ces aller/retour dans le temps. Nous avaons dans la tête l’image de cette plage, le vent, l’air est partageons l’attente de cette femme.

  2. Merci, Marc.
    Heureuse de te retrouver ici.

  3. Et Radiohead, toujours… 😉 (j’aime bien vos petites histoires)

  4. Oui, Radiohead, toujours… Je n’ai pas appris à faire sans.
    (heureuse de vous retrouver ici. Et merci…)

  5. Plesure is mine… 😉

  6. « Je suis seul. Seul à nous porter, seul à croire en nous, seul à me battre, seul à… seul. … »

    Tu sais, je le comprends. Je comprends sa décision de ne plus venir. Et toi aussi d’ailleurs, j’en suis sûre.
    On est des amantes du vent, ma douce M…

  7. Des amantes du vent… C’est très beau.
    Tu as peut-être raison…

  8. Le problème est que je n’aime pas pleurer, sauf de rire ou d’écouter de la musique.
    Alors je ne vais pas lire longtemps encore; mais je reviendrai.

  9. Vous pleurez donc ? Il ne faut pas, il n’y a pas de quoi, ok, c’est pas la joie mais il y a pire, non ? Il y a toujours pire…
    Faites donc cela, revenez 😉


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