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Il y avait cette femme qui portait un parapluie ouvert alors qu’il ne pleuvait pas. Rouge, il était, son parapluie. Elle promenait un caniche roux en laisse de cuir brun. Près d’elle, assis sur le banc de pierre, il y avait cet homme qui lisait le journal. Le Monde. Le nez enfoncé dans le col roulé de son pull, une cigarette roulée entre les doigts. Eteinte, la cigarette. En face, il y avait ces deux gamins qui jouaient avec un ballon. De foot. Une fille et un garçon. Elle avait des nattes, et des chaussures roses bonbon. Lui avait les cheveux blonds. Il shootait dans la balle et elle riait. Fort, elle riait. A quelques mètres, il y avait cette femme, que je supposais être la mère. Elle les surveillait. Debout, près du chêne, sans rien dire ni rien faire, juste à les surveiller. Calme, immobile et droite, comme une statue. De sel, la statue. Le caniche roux s’approcha de la petite fille, elle voulut le caresser, peut-être même lui coller un gros baiser sur son front poilu, mais la maîtresse au parapluie, qui veillait sur son chien comme la mère sur ses bambins, donna un léger coup de laisse, rammenant ainsi la bête dans son axe initial, loin des fougueux et donc dangereux enfants. La petite fille afficha clairement sa déception, mais le parapluie tourna les talons, et je passai mon chemin.


Plus loin, il y avait un type avec un béret gris. Il vendait des crêpes. Leur parfum se promenait dans l’allée pour mieux attirer les gourmands, dont je faisais définitivement partie. A la crème de marron, la crêpe. A côté du stand, il y avait cette femme qui fumait une cigarette. La femme du type au béret, peut-être. Ou sa maîtresse. Ou juste une cliente. Je m’abstins de le lui demander. Blonde elle était, la femme. Dans la file d’attente, il y avait deux adolescentes. Pleines de bagues, bracelets et boucles d’oreilles. Pleines de couleurs aussi, du rose au pull, du vert au pantalon, du bleu aux chaussures. Ou l’inverse. Elles parlaient et riaient, comme des ados. Au Nutella, les crêpes. Derrière, il y avait deux jeunes mecs. Qui mattaient les deux ados. Ils chuchotaient. Je les supposais élaborant un plan d’attaque, enfin, de drague, ce qui revenait au même, au fond. Et à mes pieds, un chien. Pas le caniche, un autre. Un bâtard. Tout noir. Avec de la bave au babines. Je lui donnai la bordure de ma crêpe et m’en allai.


Je traversai le parc et croisai le vieil Arthur, appuyé sur sa canne de bois. Il ne s’appelait sûrement pas Arthur mais je le prénommai ainsi à cause de ses boucles grises, elle lui donnaient l’air d’un chevalier. A la retraite. C’était la première fois que je le voyais. Il ne devait donc pas habiter le quartier et pourtant il ne pouvait pas venir de bien loin, aussi fragile sur ses trois jambes. Peut-être avait-il un rendez-vous galant, les galanteries devraient être autorisées à tout âge, comme la gourmandise. Oui, un rendez-vous galant avec une princesse en robe à fleur, avec des boucles grises aussi, non, mieux : un chignon. Un petit chignon fragile. Elle n’aurait pas de rouge à lèvres mais ses ongles seraient faits. Et elle s’appelerait Léontine. Arthur et Léontine, ça sonnait bien, romantique. J’eus envie de suivre le vieil homme… mais si je me trompais ? S’il traversait simplement le parc ? Ou s’il allait s’acheter une crêpe, lui aussi ? La crainte d’être déçue l’emporta.

Plus loin, sur un banc, encore un type qui lisait Le Monde. Je me dis qu’il devait s’en passer des choses importantes, dans ce monde, et qu’il me fallait l’acheter, me documenter. Le portable du type se mit alors à sonner. Une sonnerie horrible, genre hymne de boîte de nuit. Il se mit à parler mais je n’entendis rien, j’étais déjà plus loin.


Devant les grilles du parc, un type vendait des marrons. Chauds, les marrons ! Il se réchauffait les mains sur son poêlon. Il avait raison, il faisait froid. Il faisait froid et j’avais laissé mon livre ouvert sur la table basse, je décidai donc de rentrer.

En chemin, je croisai un couple parfait. Lui était grand, brun, les épaules larges et l’allure élégante. Il portait un jean brut et une veste en cuir. Elle était petite, brune aussi, les cheveux longs et raides. De grands yeux verts. Elle portait une petite robe claire sous un manteau sombre, et des bottes. Elle avait froid, alors il la prit dans ses bras, et elle sourit. Moi aussi j’avais froid. Et j’avais toujours aimé les vestes en cuir. Je pressai le pas.


Je passai devant le tabac-presse, j’achetai des cigarettes. J’oubliai le journal. Mais j’achetai du pain, à la boulangerie plus loin. La boulangère, une femme corpulente à l’accent marseillais prononcé, plaisantait avec une cliente. Une vieille dame au chignon gris et fragile. Léontine ! J’étais presque sûre que c’était elle. Je voulus lui dire qu’elle était terriblement en retard, qu’Arthur l’attendait dans le parc depuis plus de vingt minutes et qu’elle n’avait pas de temps à perdre, surtout pas à son âge… Mais elle mit fin à sa conversation, quitta la boutique et ce fût mon tour : un pain aux noix, s’il vous plait. En sortant, je faillis shooter dans un pigeon.


A l’angle de ma rue, il y avait un agent de la circulation. Il glissait un papier rose sous les essuie-glaces d’une Mégane grise. Métallisé, le gris. La Mégane appartenait à une blonde qui arriva sur le champs, elle était chez le coiffeur en face, elle expliqua à l’agent. Elle avait des bigoudis sur la tête et du gloss bien rose sur les lèvres, un jupe courte écossaise et des bottes à talons. L’agent gronda un peu puis déchira le papier rose, et la blonde rejoignit le salon de coiffure. Je me dis qu’il était parfois pratique d’être une femme, surtout si blonde. Je me dis aussi qu’il était dommage que je n’eus pas de voiture, car ma condition m’aurait très certainement évité tout un tas de pénalités, mais pas tant que ça puisque je n’étais pas blonde. Alors l’un dans l’autre… J’arrivai chez moi.


Comme tous les soirs, après ma balade dans le parc et le quartier, je me fis un thé. A la cannelle, le thé. Je l’accompagnai de gâteaux sablés. Deux. Et je m’installai dans le fauteuil près de la fenêtre, comme toujours. Pour regarder dehors. En bas, la rue. En face, les voisins. Au ciel, les oiseaux.

Et, comme tous les soirs, je me dis : c’est fou ce qu’on peut regarder chez les autres quand il fait vide autour de soi. Un onguent sur l’ennui, en quelque sorte…

             

                 

                  

            

             

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2 Comments

  1. C’est vrai ! Mais je ne crois pas que ceci explique seulement cela, c’est avant tout un regard qu’on pose sur la vie.
    C’est malin, maintenant j’ai la dalle, je rêve de 37 bougies sur un gâteau de crêpes.
    A la crème de marrons, les crêpes.
    🙂

  2. Bien sûr que non, on peut aussi appliquer des heures de télé sur l’ennui, c’est une autre façon de faire.
    Je t’en ferai, des crêpes. A la crème de marrons. 😉


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