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 Le ciel était gris et bas. Il avait plu toute la nuit.

Sur l’autoroute, la vitesse était limitée. C’était bien. J’étais en retard, mais je n’étais pas pressée. J’écoutais Aaron, leur musique s’accordait avec le temps, et la journée.

Lorsque je tournai à droite pour descendre la rue Chopin, mon coeur se serra. Il battait fort et j’avais chaud. Je stoppai devant le portail, derrière les trois voitures déjà garées. J’avais raison, j’étais en retard. La dernière, sûrement. Mais toujours pas pressée.

J’inspirai profondément avant de sortir du véhicule. La pluie s’abbatit sur moi et noya la larme que je n’avais pu retenir.


Ils étaient tous là. Certains devant la porte, sous le porche, fumaient. Les autres dans le salon, une tasse de café à la main. Des bonjour, salut, et des sourires tristes. Des baisers émus. Des yeux gonflés, humides.

Ma mère me demanda comment j’allais, si j’avais fait bonne route. Je lui répondis seulement que j’avais envie d’un café. Elle m’en servit une tasse et je sortis rejoindre les fumeurs.

– Tu as pu venir, finalement ?

– Ouais…

– Tu t’es arrangée à ton boulot ?

– Ouais…

– Une collègue te remplace ?

– Ouais…

– T’as pas envie de parler ?

– Non.

– Moi non plus…


La verveine était belle en cette fin d’été. La pluie faisait ressortir son parfum, il embaumait le jardin. Le cerisier semblait toujours malade, mon oncle me confirma qu’ils n’avaient rien pu y faire. Mais que l’abricotier se portait bien, il avait fait de beaux fruits cet été. Il me parla aussi du bois qui avait pris l’eau et qu’il faudrait faire sécher, si on voulait le récupérer. Je ne l’écoutais plus. J’étais perdue entre un vieux souvenir et le chant de la pluie dans les graviers de l’allée.

– Il va falloir y aller.

– Je sais.

– Je n’ai pas envie d’entrer, cette maison m’oppresse.

– Je sais. Moi aussi…


Ma mère et ma tante étaient à l’étage, dans la chambre bleue. Elles mettaient les draps et les serviettes dans de grandes valises.

– Ta soeur est dans le petit salon, elle range les livres.

– Je vais l’aider ?

– Si tu veux.

Je ne voulais pas. Mais j’y allai.


Des romans à l’eau de rose pour la plupart. Les livres de ma grand-mère. Quelques classiques aussi, reliquats des études de ma tante. Je décidai de garder vipère au poing, le procès, et l’étranger, de Camus. Ainsi qu’une presqu’intégrale de Vian.

– Viens voir.

Dans un tiroir du buffet, ma soeur venait de trouver les carnets de mon grand-père. Son écriture, petite, fine et hésitante, sur des pages et des pages. Des listes diverses, quelques schémas grossiers de ses travaux en courts, des idées, et les notes qu’il prenait devant le télé-achat. Des outils, il n’achetait que des outils.

Je voulus garder aussi un carnet. J’en choisis un petit, tout petit, seules ses trois premières pages étaient noircies. Je le glissai dans mon sac avant d’aider ma soeur à mettre tous les autres à la poubelle. Le geste nous coutait autant à l’une qu’à l’autre mais nous étions là pour ça : faire le tri, et débarasser. Il ne devait rien rester.


J’abandonnai ma soeur quelques minutes pour refaire du café. J’en profitai pour fumer une cigarette, la pluie avait cessé. L’herbe du jardin était haute, il faudrait bientôt la tondre. Et tailler les lauriers qui commençaient à envahir l’allée. Je fis ainsi le tour de la maison, sous prétexte d’inspecter les fleurs et les plantes. Derrière, le bois avait effectivement pris l’eau. Il y avait quatre tas de bûches plus hauts que moi. Des belles bûches bien taillées, de quoi passer l’hiver à n’en pas douter. Passer l’hiver… Passer l’hiver…

– Tu viens ? Le café est prêt.

– J’arrive…


Ma tante me donna la responsabilité du placard de l’entrée.

Deux manteaux, une veste plus légère, un imperméable noir. Des boîtes à chaussures, toutes vides. Et sur l’étagère, je trouvai une pile de sac en plastiques soigneusement pliés. Il y en avait des dizaines et des dizaines, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. On aurait pu y emballer le monde entier. J’en avais tiré un et tous étaient tombés. Je m’étais assise par terre, au milieu, et je les regardais comme des photos, souvenirs d’un passé tragiquement révolu.

– Ton grand-père…

– Tu as vu le nombre ? Il étaient tous pliés, empilés là-haut.

– Je sais… me répondit ma mère. Et avec un sourire triste, elle répéta : je sais…


           

                     

                    

                        

               

       

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