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Il trainait là depuis des mois. Dans un coin de ma chambre, d’abord sur puis derrière la commode. Je l’ai croisé dans la salle de bain aussi, il me semble. Après avoir passé des semaines dans mon lit, sous mon oreiller.

 

Parce qu’il portait cette odeur que j’aimais tant, qui signifiait tant, je le gardais toujours près de moi. Je le serrais fort quand le film que je regardais était triste, je le portais parfois le matin au sortir de la douche, je m’endormais en le respirant. Ce vieux tee-shirt blanc.

 

Je l’ai gardé six semaines sans le laver. Il avait pourtant perdu son odeur depuis longtemps, pour prendre la mienne et d’autres encore, en fonction des lieux où j’aimais l’abandonner, pour mieux le retrouver par un faux hasard.

Un matin, c’était un samedi, je me suis résolue à le passer à la machine, avec une paire de draps et une tenue de nuit. Je l’ai suspendu et non étendu, pour ne pas avoir à le repasser, quitte à l’agrandir un peu. Puis je l’ai soigneusement plié et rangé dans la commode.

Je l’ai porté pour partir en vacances, avec un jean. Il me donnait une allure plus décontractée, je n’en avais pas l’habitude mais j’aimais bien. Je l’ai porté sur la plage, plusieurs fois. Je remontais parfois ses manches, ou bien je le nouais sous la poitrine. Je me suis même baignée avec, le jour où Axel m’a attrapée en pleine sieste sur le bateau pour me jeter à l’eau. Je l’ai porté quand j’ai aidé ma soeur à déménager, j’ai d’ailleurs failli le déchirer en m’accrochant à la porte d’entrée, une grosse poignée en fer forgé. Souvent pour dormir. Ou lire. Penser.

La dernière fois que je l’ai porté c’était pour mon premier cours de guitare. C’est un jeune qui m’enseigne l’art de cet instrument, ou plutôt les rudiments de l’art, c’est plus difficile que je ne l’imaginais. Il habite à quelques rues de chez moi et vient deux fois par semaine. Bref…

 

J’ai soudain cessé de le porter. Et même de le regarder. Je l’ai posé sur la commode, puis il est tombé derrière et je l’ai laissé là, il ne pouvait pas tomber plus bas. Une poignée de jours.

 

Ce tee-shirt, c’était un souvenir. Un cadeau, pas un oubli. Pour l’odeur et la mémoire des bons moments qu’il portait. Ou juste pour laisser quelque chose, ne pas disparaître, pas complètement.

Ce tee-shirt je l’ai aimé aussi fort que son propriétaire initial. Je l’ai aimé quand je ne pouvais plus aimer l’homme qui autrefois le portait. Alors je le serrais fort pour m’endormir, comme je l’aurais serré lui. Je le portais le matin pour prendre mon petit-déjeuner, pour un peu le partager avec lui. Je l’emportais partout, comme si je lui tenais la main. Une façon de le garder un peu avec moi. De ne pas l’oublier. Une connerie, quoi.

Ce tee-shirt, j’aurais dû le brûler. Mon ami Axel me l’a proposé, un soir, sur la plage. Mais je ne suis pas violente. Ma soeur m’a suggéré de le déchirer pour en faire des chiffons, le coton attrape bien la poussière. Mais encore une fois, le geste me paraissait violent, si contraire à mon sentiment. Je ne voulais pas heurter ce pauvre tee-shirt. Je ne voulais surtout pas le perdre.

Alors je l’ai posé sur la commode, et je l’ai laissé tomber par terre parce qu’il fallait que je l’oublie un peu. Je ne l’ai plus regardé, je ne l’ai pu tenu entre mes mains, mais je savais qu’il était là. Je n’y pensais pas tout le temps, puis pas souvent, puis presque plus.

 

Et puis, lundi.

Lundi il faisait beau, le soleil était haut, l’air chaud, il me semblait que s’amorçait un bel été indien. Il y avait un pianiste dans la rue, il jouait un boléro. J’ai croisé une petite fille aux yeux clairs qui m’a tendu sa glace à la fraise en me demandant t’en veux ? Et le gars qui fait les jus de fruits en haut de la rue m’en a offert un : framboise / pastèque. Délicieux. Le monde semblait s’être concerté pour rendre ma journée douce et agréable.

Quand je suis rentrée du boulot, il était déjà tard, il y avait ce type assis dans ma rue. Avec son chien. Il m’a demandé une cigarette, je lui en ai donné deux. Et on a discuté un peu. Pas très longtemps, il était tard et j’avais envie de rentrer.

 

Je me suis couchée quelques heures plus tard et c’est là que l’idée m’est venue. Non, pas l’idée : l’évidence. Je me suis levée d’un bond et j’ai courru à la fenêtre du salon. Ouvert les volets, jeté un oeil dans la rue : il était toujours là. Le mec avec son chien.

Alors j’ai enfilé un jean et un pull, les premières chaussures que j’ai trouvées, j’ai attrapé le tee-shirt et un paquet de clopes que j’avais dans ma table de nuit, et je suis descendue.

Il était content, le mec. Il a mis le tee-shirt dans son sac, il m’a dit qu’il le mettrait après avoir pris une douche. J’approuvais d’ailleurs sa décision.

 

Je suis rentrée et je me suis couchée. J’ai dormi. Et le lendemain je me suis réveillée, inchangée mais souriante. Le tee-shirt blanc était sorti de ma chambre, de mon appartement, de ma vie. Et toi aussi.

 

 

 

 

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