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Il entre.

Grand. Brun. Les cheveux courts. La quarantaine, fraîche sûrement. Un jean brut et une chemise blanche, col déboutonné, sous une veste noire. Des Stan Smith noires au pieds.

Il achète des cigarettes. Phillip Morris marron. Salue le serveur d’un tu vas bien ? qui marque ses habitudes au lieu. Puis jette un regard sur la salle, la voit, s’assoit près d’elle. A la place exacte du type de tout à l’heure. La table collée.

Bonjour.

– Bonjour.

– Je peux ?

– Vous pouvez. Mais vous ne devriez pas…

– Ah ? Vous attendez quelqu’un ?

– Non. Personne. … Personne. Mais je me suis montrée odieuse avec la personne assise là avant vous. Je crois que je suis d’humeur odieuse, aujourd’hui.

– Je prends le risque, conclut-il avec un sourire.

Il commande un café, et un autre pour la demoiselle, qui rajoute un verre d’eau, s’il vous plaît. C’est son quatrième café. Elle ne dormira pas dans l’avion. Tant pis.

– Vous êtes de la région ?

– Plus pour longtemps.

– ???

– Je m’en vais. Je prends un avion dans… un peu plus de 3h. Pour Vancouver.

– C’est très joli, le Canada.

– Je sais, je connais.

– Vacances ?

– Permanentes.

– Pardon ?

Je m’y installe. Raison professionnelle, comme on dit.

Que faîtes vous dans la vie ?

– Un boulot chiant. Très chiant. Mais pour lequel on me paie très bien. En fait, je suis payée pour me faire chier.

Il sourit.

– Pardon, je suis grossière.

– Ne vous excusez pas.

Elle baisse les yeux.

Une minute de silence s’installe. Pas une seconde de plus.

– Ce n’est jamais facile, de partir.

– Non, effectivement.

– Vous quittez quelqu’un ? Pardonnez mon indiscrétion…

– Pas de mal. Et je ne quitte personne. Je suis déjà quittée, depuis un petit bail.

– Ah… Remarquez, ça facilite les choses.

– Je ne trouve pas.

– Ah non ?

– Non.

– …

– …

Elle jette un regard autour d’elle, comme pour vérifier que personne ne la surveille, et s’approche de son interlocuteur. Parle d’une voix basse :

– A vous, je crois que je peux le dire…

– Quoi donc ?

– Je… Voilà : en fait, je suis en mal d’adieux. J’ai vécu 5 ans dans cette ville, je la quitte dans 3h mais je ne quitte qu’elle. Ses rues, son ciel, ses trottoirs. Mais aucun de ses visages. Personne à qui dire adieu. Avec qui partager un café larmoyant à l’aéroport, une étreinte passionnée, de vaines mais si belles promesses… Personne pour rester voir mon avion décoller, les yeux humides, le front collé à la vitre… Je n’ai qu’une ville à quitter. C’est triste, non ?

– Hé bien…

– Je sais, j’en fais trop. Je suis ridicule.

– Pas du tout. Je me disais juste…

– Quoi ?

– Si vous chercher un acteur, je peux vous la jouer, votre scène d’adieux. Je suis, paraît-il, très bon comédien.

– Pardon ? (et en elle-même : merde alors ! Il m’a devinée ! Et pourquoi merde, au fait ? C’est plutôt chouette, et peut-être que… peut-être que… non, ce n’est pas possible… Et si… Et si ça l’était ?)

– Donnez moi votre adresse, je passe vous chercher dans une heure. Je klaxonnerai, vous ouvrirez la porte, et je aiderai à charger vos bagages dans le coffre. Je vous conduirai à l’aéroport, vous offrirai un dernier café larmoyant, vous ferai de vaines mais si belles promesses – ou était-ce de belles mais si vaines promesses – agrémentées de mots d’amour aussi faciles qu’illusoires, je vous accompagnerai jusqu’où il me sera possible de le faire, et je regarderai votre avion décoller… J’agiterai même la main, en dernier signe d’adieu.

– Vous feriez ça ? (sans blague ? Vraiment ?? Sérieux ???)

– Bien sûr. Je n’ai rien de prévu avant 21h, ce soir.

– Rue Victor Hugo. Numéro 13. (chouette !!!)

– Dans une heure.

Elle ne règle pas son dernier café, il est pour lui, il le lui dit, elle quitte les lieux. Presqu’en courant.

Et là on se demande si elle est folle, ou bien… A moins que ce soit lui, le fou… Ou encore moi… Vous… ?

C’est une histoire de fous. Cette nana paumée, ce mec qui sort d’on ne sait où et qui semble comprendre l’incompréhensible. Qui est-il ? Et qui est-elle ? Et si on s’en fichait ? Disons qu’ils sont deux fous, qu’on a le début de leur histoire et que maintenant on en veut la fin. Ben oui, quoi, tant qu’à faire…

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