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On a toujours une petite boule au ventre, ou dans la gorge, ça dépend, quand on quitte un appartement. Définitivement, je veux dire. Les derniers instants, les derniers pas sur le carrelage fendu de la cuisine… sont toujours empreints de nostalgie, non ?

Et bien pas pour elle. Elle s’active, se presse, et sourit.

Elle écoute de la musique en fermant ses valises, ça fait longtemps qu’elle n’en avait pas écouté, elle l’avait comme bannie de sa vie, elle, le bonheur, l’espoir…

Mais aujourd’hui quelque chose se passe, quelque chose de spécial, alors elle s’est dit qu’elle pouvait renouer avec la musique. Elle chante, même.

 

Ce qui se passe dans sa tête, là, est très enviable : elle vit effectivement un moment on ne peut plus particulier, une aventure, presque, mais elle est tellement occupée à le vivre qu’elle ne s’en rend pas compte. Plus tard, peut-être dans l’avion, elle y repensera et… Pour le moment, elle se dépêche, parce qu’un klaxon vient de retentir dans la rue.

Elle se penche par le balcon : une Audi A4 noire l’attend en bas. Elle ouvre la porte par l’interphone, entends ses pas dans les escaliers. Elle enfile sa veste, attrape son sac à main, un petit sac de voyage, et un autre encore. Lui, arrivé au troisième étage même pas essoufflé, prend ses deux valises. Elle jette un dernier coup d’oeil à l’appartement. Récupère un stylo oublié sur la table basse.

Ferme à clé derrière elle.

Elle dépose les clés chez le concierge, avant de quitter l’immeuble.

 

Il place les valises et les sacs dans le coffre, et lui ouvre la porte côté passager. Il est galant. Elle apprécie. Elle sourit.

Direction l’aéroport.

 

 

Après avoir garé la voiture, il l’aide à porter ses bagages jusqu’au point d’enregistrement. Elle demande une place côté hublot, elle aime regarder les nuages d’en haut.

Au kiosque, elle achète trois magazines : cosmo, pour se vider la tête, les Inrocks, pour se tenir au fait, le nouvel Obs, pour faire sérieux, un peu.

 

Tenez, encore un décors de cinéma. Les aéroports sont chers au coeur des cinéastes, vous n’avez jamais remarqué ? Dans les films d’actions, dans les films d’amour. Je sais plus quel auteur russe a dit : s’il y a un fusil au début de l’histoire, tu peux être sûr que le coup partira avant la fin. Et bien moi je dis : s’il y a un aéroport à la fin de l’histoire, tu peux être sûr qu’il y a un voyage à sa suite. Voilà. Mais revenons à nos deux fous.

 

Ils s’assoient à une table de café, en commandent deux.

Elle soupire profondément. Il la regarde, lui sourit. Lui prend la main.

– Tu es belle, quand tu t’en vas.

– Pardon ?

– Jouez le jeu… C’est maintenant votre grande scène d’adieux ! Je disais donc : tu es belle, quand tu t’en vas.

– Tu es beau quand je m’en vais.

– Pourquoi ne nous sommes nous pas trouvés beaux plus tôt ?

– Parce que les adieux précipitent les sentiments. Ils instaurent un état d’urgence qui fait naître les mots tendres comme les coquelicots au printemps.

– Les coquelicots, tu es as écrasés sur tes joues…

-J’ai un peu chaud…

-Le chagrin ?

– Non, lui me donne froid. Jusque dans mon ventre, parfois. Le rose aux joues, je crois que c’est ma main dans la tienne…

– N’est-ce pas approprié, pour une scène d’adieux ?

– Approprié, rêvé, espéré… inespéré…

– Tes mots sont beaux, quand tu t’en vas.

– C’est parce que ce sont les derniers.

– Et presque les premiers.

– Oui, je sais, c’est drôle.

– Je voudrais te faire un cadeau, un souvenir de moi, pour que tu ne m’oublies pas.

– Je ne t’oublierai pas.

– Attends.

Il sort son portefeuille de sa poche, l’ouvre, le fouille. Il en sort une vieille carte postale de la ville, un peu jaunie, froissée, pliée en deux. Il la déplie, demande un stylo au serveur et griffonne quelques mots.

– Tiens.

– Merci.

– Ne la lis pas avant d’être arrivée, s’il te plaît.

– D’accord.

Il regarde sa montre.

– Je crois qu’il est l’heure des mots d’amour et vaines promesses, non ?

– Il me semble aussi.

– Alors : je t’aime.

– Je t’aime aussi.

– Je t’aimerai toujours.

– Je t’aimerai toujours, aussi.

– Je ne t’oublierai pas.

– Moi non plus. Jamais.

– Je t’écrirai tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes (ça va, c’est assez vain comme promesse ?)

– (c’est parfait) J’attendrai tes lettres toutes les minutes, toutes les heures, tous les jours.

– Si je te trompe, je le ferai avec amour.

– Oui, trompe moi avec amour.

– Je planterai un arbre dans mon jardin, et lui donnerai ton nom.

– Oui, donne lui mon nom.

– Chaque printemps, à la naissance de ses bourgeons, je caresserai son tronc comme s’il était ton corps.

– Et mon corps sentira tes caresses. Chaque printemps.

La voix de l’aéroport annonce l’embarquement qui la concerne. Ils se lèvent, et se dirigent vers la hall indiqué. Il lui tient toujours la main.

 

C’est maintenant qu’ils doivent se séparer. Ces deux inconnus.

Apogée de la grande scène d’adieu.

Il se place face à elle, prend ses deux mains dans les siennes, les colle contre son coeur. Il la regarde dans les yeux et fais ainsi fleurir d’autre coquelicots sur ses joues.

– Merci…

– De ?

– Tout ça… Vous venez de m’offrir les plus beaux adieux qui soient.

– J’espère bien que non. Que vous vivrez d’autres adieux, plus beaux encore.

– Plus vrais…

– Mais ceux-ci sont vrais ! Vous me quittez vraiment…

– Certes…

– Je peux t’embrasser ?

– Oui.

Il l’embrasse. Tenant son visage entre ses larges mains. Caresse ses cheveux. Il aime leur parfum.

– Adieu.

– Adieu.

Il l’embrasse encore.

– Il y a une promesse que je peux te faire, une promesse non vaine.

– Mais ce n’est pas l’heure.

– Tant pis pour l’heure.

– Dans ce cas, d’accord. J’écoute ta promesse.

– Jamais je n’offrirai de scène d’adieu à une autre.

Cette fois, c’est elle qui l’embrasse. Avant de s’éloigner. Sans se retourner, bien sûr, on est pas dans un film, non mais.

 

 

A bord de l’avion, assise près du hublot, elle regarde vers l’aéroport, essayant de distinguer sa silhouette qui attend le décollage. Elle ne le voit pas, mais sait qu’il est là.

Et comme c’était une vaine promesse, elle sort de son sac à main la carte postale qu’il lui a offerte, la déplie, la lit :

A la plus belle des futures canadiennes, en souvenir des plus beaux adieux de la Terre. Je ne suis pas Roméo, vous n’êtes pas Juliette, mais notre histoire est digne d’un roman fantastiquement romantique.

Merci de m’avoir laissé être votre héro, le temps d’un adieu. 

 

Bien à vous,

 

Lui.

 

PS : venez voir l’arbre quand vous voulez…

 

 

Elle sourit. Sourit encore. Sourit toujours.

Range la carte postale dans son portefeuille, où elle la gardera jusqu’à la fin de ses jours, elle s’en fait la promesse. Non vaine.

 

Les hôtesses font leur numéro habituel. L’avion se met en branle. Avance lentement, puis plus vite, la collant au dossier de son siège.

Il décolle.

Et, regardant la terre s’éloigner et la ville devenir un petit point gris parmis tant d’autres, elle envoie un baiser par le hublot. Et sourit.

Le stewart lui demande :

– Un baiser d’adieu ?

– Déjà fait, merci. Mais je prendrais volontiers un jus d’oranges.

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