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         Un café, s’il vous plait.

Le serveur, pas très bien réveillé, trébuche sur le pied de ma chaise, marmonne quelque juron, et s’en va me chercher mon café. Il manque de le renverser lorsqu’il le pose sur la table, s’excuse, ce n’est pas grave lui dis-je, pour le rassurer. J’avale mon expresso en trois gorgées, le règle et me lève, j’ai envie de marcher.

 

Le port est calme, si calme à cette heure matinale. Les mats des bateaux fredonnent une douce sérénade et les mouettes chantent pour les accompagner. Je regrette un peu de ne pas en voir profité plus tôt, mais c’est toujours comme ça, les meilleures découvertes se font le dernier jour comme pour rendre le départ plus difficile encore.

Je fais quelques pas sur les quais, croise un bureau de tabac, achète un paquet de Camel. Un peu plus loin, sur un banc de bois, je m’assois pour fumer. Face aux bateaux. Dans un peu moins de trois heures maintenant, je serai partie, mes vacances seront finies. Je quitterai cette chambre d’hôtel réservée pour deux mais occupée par moi seule, et prendrai un taxi pour la gare. Je t’aurais attendu six jours, tu ne seras jamais venu.

 

Je quitte le banc pour le ponton d’en face, un immense voilier vient d’attirer mon attention, j’ai envie de le voir de près. Il est sublime, tout de bois construit, bois ciré qui plus est, parfaitement entretenu. Il ne semble n’y avoir personne, je lance un bonjour timide… Le silence me répond. J’enlève mes chaussures à talons et grimpe. Je vais m’asseoir à l’avant du bateau, les pieds dans le vide comme pour frôler l’eau.

Tu m’avais dit d’accord. Tu m’avais dit avoir envie de me voir, de me serrer dans tes bras, de dormir près de moi, de me faire l’amour, enfin. Tu voulais goûter le sel sur ma peau, la voir s’offrir au soleil et regarder les navires prendre la mer en me tenant la main. Tu m’avais dit je t’aime comme un fou, je pense tellement à toi, tout le temps, tu m’obsèdes, je t’aime, je ne veux plus vivre sans toi, plus jamais, plus jamais… Et moi, bien sûr, je t’avai cru. Oubliant en un éclair tous les mots précédents, ces mots cruels, violents, et tout le mal qu’ils m’avaient fait, que tu m’avais fait.

Alors j’avais réservé cette chambre pour deux, avec vue sur la mer, et un billet de train. Tu devais arriver après moi, le lendemain, tu m’informerais de l’heure par téléphone. J’ai attendu ton appel, et ta venue. Six jours. Et même maintenant, je crois que je l’attends, que je l’espère encore.

 

Des pas sur le ponton. Je me retourne, un homme approche. J’ignore si le voilier que je squatte lui appartient, ou bien un autre, mais dans le doute je me lève et descend à quai. Le soleil est bien levé maintenant, sa lumière m’aveugle, je sors mes lunettes de mon sac et me cache derrière. J’ai envie de voir la mer.

Je me souviens de tous ces mots que tu m’écrivais, ces mots d’amour si forts, qui paraissaient si vrais, ces déclarations plus belles que toute autre, ces promesses d’éternité, d’absolu, de toujours à jamais, comme j’ai aimé les entendre, comme j’ai aimé les croire. Comme je t’ai aimé… Comme je t’aime.

La lumière du matin habille l’eau de mille reflets d’or, mon regard en ricochets s’évade jusqu’à l’horizon. Je me demande où tu es, ce que tu fais. Es-tu réveillé ? Ou encore endormi, étendu près d’elle… ?

Ils me l’avaient dit, et je le savais : aimer un homme marié est du suicide. Une lente et douce agonie. Des mois à alterner espérance et désespérance, rires et larmes, tendresse et cruauté. Cruauté… Aussi bien que tes mots d’amour, je me souviens de tes mots de mépris. Assise face à la mer ils me reviennent comme les vagues, leur écume est salée, elle me pique les yeux. Nous n’allons pas continuer… Je ne veux pas de toi… Non, je ne veux pas de toi… Je ne reviendrai pas vers toi… Tu n’es pas la seule dans ma vie, tu n’es qu’une maitresse de plus… Vous êtes nombreuses à me pleurer votre amour et j’en ai marre que l’on m’aime… Ne m’aime pas… Laisse moi, oublie moi… Je ne veux pas de toi… Je ne veux pas de toi… Je pensais la douleur cicatrisée, je me trompais. Ces souvenirs sont comme du citron sur mes plaies, je souffre, je saigne, et je me rends compte que je suis la seule à blâmer. Jamais je n’aurais dû accepter de m’oublier comme je l’ai fait. Mais que n’aurais-je fait pour te garder ? L’amour rend fou, l’amour rend bête. Et j’avais désespéremment besoin d’amour… Si désespéremment.

 

Il est près de onze heures quand je me lève. J’enlève le sable de ma robe, remet mes chaussures et me dirige vers l’hôtel.

Dans cette chambre si vide de toi, je range mes quelques affaires. Je décide de laisser là la bouteille de champagne que j’avais prévu, le livre et le CD que je t’avais achetés, les lettres que je t’avais écrites. Les miettes de toi. Un peu de colère m’envahit alors, et je réalise que tu n’es pas l’homme parfait que j’avais cru reconnaître. Que tu as pris sans rien donner. Toutes ces nuits où tu m’appelais, parce qu’il faisait froid, ou seul, ou triste, toutes tes larmes que j’ai séchées, tes peurs que j’ai calmées, tes maux que j’ai écoutés. J’aimais tant que tu te tournes vers moi, je me sentais importante, utile… Et je taisais ma souffrance, ces autres nuits où le besoin de toi se faisait violent, ces larmes pleurées sur l’oreiller, le silence auquel je devais me résoudre. Je devais, non, je voulais, être là pour toi, toujours, mais il ne me fallait rien attendre. Tu m’avais prévenue, je connaissais les règles, les tiennes, et je les ai acceptées. L’amour n’est que folie, me dis-je en fermant ma valise.

Je règle ma note et sors fumer une cigarette en attendant mon taxi.

 

Le chauffeur est souriant, serviable. Il s’occupe de mon bagage, et m’autorise même à fumer dans sa voiture. Par la fenêtre je regarde disparaître ce qui aurait dû être le paysage de nos vacances. Et je pleure. Je pleure parce que hier soir j’ai voulu me noyer, attacher une enclume à mon pied et me jeter à la mer, parce que je t’aime à en crever. Je pleure parce que j’ai cru jusqu’au dernier moment que tu viendrais, que nous passerions ensemble cette semaine aussi promise qu’attendue, que tu serais là pour moi, une fois, juste une fois. Je pleure parce que je comprends que le songe tenait du cauchemar, l’amour de la folie, l’attention de l’abnégation et que le sens n’a jamais été autre qu’unique. Je pleure aussi parce que je sais maintenant que tout est terminé.

Le chauffeur, décidément adorable, me demande si tout va bien, si je souhaite qu’il s’arrête, un moment, pour que je prenne l’air. J’accepte volontiers, d’autant que la route sur laquelle nous circulons longe la plage. Je lui demande de m’attendre un instant, j’ôte mes talons et cours à travers les dunes jusqu’à la mer. Là, je regarde l’horizon et je lui murmure personne ne t’aimera comme je t’aime, moi. Comme toi, elle ne me répond pas. Alors je crie, comme jamais je n’ai crié. Je crie mon amour déçu et ma tendresse perdue, mes élans rompus et mes souffrances tues, ton petit égoisme et ma trop grande générosité, ta faiblesse et ma force, ta distance, tes silences, mon absolu et mon entier. Tout ça en un cri, large et long, un cri pour tout laisser sur la plage où jamais, je le promets, je ne reviendrai.

 

Le taxi me dépose à la gare, je claque une bise sur la joue du chauffeur, pour le remercier. Il en rougi un peu.

Un charmant jeune homme m’aide à placer ma valise dans le compartiment prévu à cet effet, puis il s’assoit près de moi et nous discutons. Nous avons la même destination.

Plus tard, il me demandera si je suis mariée.

Je lui répondrai que je suis veuve.

 

 

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