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Les anges existent, j’en ai la preuve. Ils ne sont pas blonds et ils sont sexués. Le mien est brun comme le henné, ses yeux sont clairs comme la lumière et son sexe est une fleur qui éclot dès que je caresse sa peau. Et je l’aime autant qu’il me protège.


Je l’ai rencontré dans le train, un voyage que je ne voulais pas faire. Je lisais pour ne pas mourir d’ennui, je regardais à travers la vitre sale du wagon mais n’y voyais rien, il faisait nuit. Les autres passagers dormaient, je me sentais seul éveillé. Et puis sa silhouette ronde et gracieuse m’a frôlé, je l’ai longtemps regardé marcher dans l’allée avant d’oser lui parler. Lorsqu’il s’est tourné vers moi, son regard m’a embrassé comme les rayons du soleil embrassent le monde à son lever, je me suis senti si léger et si fort, si beau dans sa lumière. Il a posé sa main sur mon front et je me suis endormi. Lorsque j’ai ouvert les yeux, le train était à quai, dans une gare dont j’ignorais le nom. J’ai vu mon ange descendre du wagon alors je l’ai suivi, et il m’a emmené chez lui.

Chez lui, c’est un peu le paradis.


Je me souviens que les premiers jours, j’ai beaucoup dormi. Comme si je n’avais pas dormi depuis des siècles. Mon sommeil était profond, confortable, parsemé de rêves plus beaux les uns que les autres et tous les jours, à mon réveil, il était là. L’ange au sourire incroyable. On aurait dit qu’il venait de l’intérieur, son sourire, il souriait avec son ventre et j’imaginais les milliers d’étoiles qu’il abritait, il souriait avec son coeur dont la douceur m’innondait, il souriait et le monde devenait beau, si beau…

Comme d’un convalescent, il s’occupait de moi. Du café au lait le matin à l’histoire du soir, chaque jour il me donnait un bain, me lavait les cheveux veillant à ce que la mousse du shampooing n’atteigne pas mes yeux.

Lorsqu’il me sentait fragile, il m’aimait. Je sentais sa peau, ses lèvres, ses mains partout sur mon corps et alors j’oubliais tout, d’où je venais, où j’allais, où je devrais un jour retourner, je ne savais qu’être là, tout entier offert à la vie, au plaisir, à l’amour. Chacun de ses baisers me disait je t’aime, chacun de ses gestes ajoutait je suis à toi et dans son regard je lisais prends moi, aimes moi et je devenais fou. Fou d’amour, ivre de joie, absolument vivant, exactement à ma place, enfin, dans ce monde dont je commençais à croire qu’il était mien. Ainsi, chaque soir je m’endormais, repu et heureux, sur ma joue la chaleur de son ventre, au creux de ma main la douceur de son sein. Et pour me bercer et me guider vers les songes, sa voix.

Sa voix… Comme les flots d’une mer infinie, elle me ramenait sur ses rivages où la vie n’était qu’un souffle léger qui me caressait. Sa voix disait sa tendresse et sa douceur, mais elle portait aussi la peine et la douleur, toute la souffrance des hommes. Un peu comme ces galets que longtemps la rivière a roulés, et dont les formes sont si lisses et belles, et le toucher si doux. Il me parlait et j’entendais l’histoire du monde. Et quand il ne me parlait pas, il me faisait entendre la musique des anges. Splendide et profonde, subtile et évidente, elle était la foi, elle était l’amour, elle était son cadeau à moi. Et je la recevais comme tel.

Comment dire combien douces furent mes heures auprès de mon ange ? J’aurais voulu demeurer entre ses bras à jamais, vivre avec lui un million d’éternité, oublier mon nom, mon âge, ma vie.

Mais ma vie, elle, ne m’avait pas oublié. A croire que des songes on est condamné à se réveiller.

Et je suis parti, laissant là mon ange après l’avoir embrassé merci.


A distance, il a continué de m’aimer. Je sentais la chaleur de son souffle sur mon sommeil, j’entendais sa voix me bercer, je lisais ses mots tendres. Je me nourrissais de son amour pour me rendre plus fort et affronter le monde. Il me donnait tant, mon ange, il me donnait tout. Sa force, sa tendresse, son courage et sa douceur, sa sagesse et sa candeur, moi qui me sentait vieux et vide. Mes nuits étaient moins blanches, mes jours moins douloureux. Mes pensées toutes de lui habitées s’envolaient pour devenir des nuages, par lesquels j’espérais le caresser. J’espérais, j’aurais voulu tant lui offrir, jusqu’à ma vie si j’avais pu. Si j’avais pu. Mais je ne pouvais rien, je n’ai jamais rien pu. Et les flammes de l’Enfer qui déjà vivaient en moi lui ont brûlé les ailes. Son regard clair, sa voix de mer me disaient sa souffrance, et sans cesse je le suppliait laisse moi, mon ange, va, va, sauve toi, surtout sauve toi… Et toujours il me répondait nulle part où tu n’es pas je ne veux aller, parce que c’est Toi, parce que c’est Toi… Comment pouvait-il m’aimer ainsi ? Comment pouvait-il rester dans mon ombre, guettant chacun de mes déséquilibres pour me rattraper, chacune de mes larmes pour les sécher ? Pourquoi la vie m’avait-elle offert un ange moi qui brise tout, même l’amour ? Et toujours il me répétait parce que c’est Toi… Parce que c’est Toi…


Tout ce que je sais, je l’ai lu sur le grain de sa peau. Tout ce que je veux je l’ai vu dans ses yeux. Tout ce que j’aime est tout ce qu’il est.


Les anges existent, aujourd’hui je le sais. Ils ne sont pas blonds et ils sont sexués. Le mien est brun comme le henné, ses yeux sont clairs comme la lumière et son sexe est une fleur qui éclot dès que je caresse sa peau. Ses seins sont de petites collines que mes doigts aiment à gravir, son ventre est une plaine sur laquelle j’aime m’endormir. Et son nom n’est autre que celui de l’Amour.







Elancée comme un peuplier, ne fléchis pas au vent violent. Dans mon jardin, toutes portes ouvertes, mes pieds mouillés de rosée, je te regarde en me disant : « Ma bien aimée, restes toujours à mes côtés car la vie sans toi est impossible. »

Poème arménien

 

(écrit sur songs from a world apart, Lévon Minassian & Armand Amar, label Long Distance, distribué par Harmonia Mundi)

 

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