Skip navigation

Monthly Archives: août 2008

Certains souvenirs sont si clairs qu’ils semblent dater d’hier. On ferme les yeux et le film se déroule, les images sont nettes, pas le moindre détail ne manque.

La première fois que j’ai vu Benoît est de ces souvenirs là.


C’était à la Poste, j’y travaillais en tant que télé-actrice tous les soirs de la semaine, entre 18 et 20h, pour payer mes études. J’aimais ce boulot, nous étions une équipe de jeunes de 18 à 30 ans, on s’amusait beaucoup. Je bossais avec Seb, mon meilleur pote de l’époque, un garçon totalement habité, voire torturé, à la créativité épatante. Son univers me fascinait autant qu’il me terrifiait. Je l’ai souvent pénétré, avec la peur de m’y perdre, je m’en suis beaucoup inspirée, Seb me donnait envie de faire des choses, de créer. Il écrivait beaucoup, et très bien. Et il avait une véritable passion pour le cinéma. Je me souviens du film que nous avons tourné ensemble, un court métrage bien sûr, ces nuits à courir Montpellier pour trouver le bon décors, la meilleure lumière, scène 1, sixième, les comédiens qui buvaient trop et oubliaient leur texte, le micro traversait le champs parfois souvent, et le stress puis la joie de Seb quand enfin résonna, rue de l’ancien courrier, le clap de fin. Mais je m’égare là, l’heure de Sébastien n’est pas encore venue. Revenons donc à la Poste.


Ce soir-là, Virginie, notre chef (une incroyable fétarde) nous avait annoncé l’arrivée de nouveaux éléments qu’il nous faudrait former. Pour la première fois, la tâche allait m’être confiée. J’étais plus que ravie car : a – quand on formait on travaillait moins, on bavardait plus, et j’ai toujours préféré le bavardage au boulot ; b – je n’ai jamais su pourquoi, et surtout comment, mais il y avait une réelle concentration de beaux mecs à la Poste. En tous cas, dans cette section-là. Dans chaque nouvelle vague (6 personnes en moyenne), la moitié était des gars (donc 3), et les deux-tiers de cette moitié (donc 2, bravo !) étaient franchement mignons. Ce qui me faisait une chance sur trois de passer deux heures proche, toute proche, d’un beau jeune homme. D’où mon ravissement.

Quand les nouveaux sont arrivés dans la salle de phoning ce soir-là, je n’ai vu que Benoît. Ou plutôt sa tête, dépassant des demis-cloisons supposées isoler les télé-acteurs pour plus de concentration. Ses cheveux chatains tout bouclés, ses grands yeux noisettes, son large sourire. Son tee-shirt blanc à rayures bleues marines. A la seconde où je l’ai vu, je l’ai voulu. Pas que sexuellement, je le voulais pour moi. J’ai croisé les doigts mais c’est à Sébastien qu’il fût confié. Moi, je travaillais avec Elise, une blondinette qui deviendrait vite une bonne copine.

Seb me rammenait en voiture tous les soirs. Il m’apprit donc que le charmant nouveau s’appelait Benoît, qu’il était étudiant en droit et venait d’Avignon. Pas de copine, apparemment. Moi en revanche, j’avais un copain.


Les choses n’étaient alors pas simple avec Sylvain. Nous étions ensemble depuis presque deux ans et notre histoire touchait à sa fin. Seulement, nous étions trop jeunes et trop amoureux pour nous en rendre compte.

Sylvain fût le premier garçon que j’ai véritablement aimé. Celui à qui j’offris ma virginité. Et mon être tout entier. Mais comme je l’ai dit, nous étions jeunes et stupides, inexpérimentés en tous cas, et notre façon de ne vivre que l’un pour l’autre a précipité notre fin.

Il n’allait pas très bien, Sylvain… J’étais devenue sa raison de vivre… Il ne faut jamais être la raison de vivre de quelqu’un, c’est dangereux. Voilà une erreur que je ne commettrai plus. Plus jamais. Le leçon fût trop douloureuse pour que je risque de l’oublier.

L’été commençait. Je nous savais dans l’impasse sans pour autant trouver la force de nous en sortir. De nous séparer, puisque c’était la seule solution. J’avais peur pour lui, mais aussi pour moi, je l’avoue sans rougir. Quand un amour meurt, on se demande toujours si un autre naîtra un jour, si le coeur retrouvera la force et la folie d’aimer. C’est en voyant Benoît que j’ai compris que d’autres possibles existaient.

Quelques semaines plus tard, je trouvai enfin le courage de mettre un terme à ma relation avec Sylvain. Non sans chagrin ni difficulté. C’est dur de quitter quelqu’un que l’on aime. Même lorsque l’on sait qu’il n’y a pas d’autre alternative. Des semaines de téléphone puis le silence, seuls lui et le temps peuvent guérir les plus profondes peines.


A la rentrée, je retrouvai Benoît à la Poste. Quelques soirées chez Seb et sa coloc’ de l’époque, des verres et des joints, des musiques, des livres et enfin un concert, High Tone à Gramont, le festival 100%, lui et moi main dans la main pour la première fois, et un baiser, allongés sur l’herbe, sous le ciel étoilé.

A mes yeux, Benoît était parfait. Il possédait toutes les qualités de l’Idéal (avec un grand I, toujours. Comme Utopie, avec un grand U): il aimait la musique, la littérature, l’histoire, il était curieux de tout, très cultivé, ouvert bien sûr, il avait voyagé, parlait plusieurs langues, s’habillait bien, avait beaucoup d’humour, un beau sourire et une jolie paires de fesses. Il me plaisait beaucoup. Pire : il me fascinait. J’ai d’ailleurs toujours été fascinée par les hommes que j’ai aimés, à croire que chez moi l’amour doit être teinté d’admiration, l’un ne va pas sans l’autre, c’est bizarre, je sais pas trop, j’y reviendrai (peut-être)(ça vaudrait le coup, en tous cas)(enfin, je crois…).


Le deuxième week-end, Benoît m’emmena chez son père dans le gard. Bien sûr, il n’était pas là (le père, est-il utile de le préciser ?). Une vieille maison de pierres au milieu de la garrigues, pas loin d’Uzès. Une cheminée, un bon dîner, Madredeus et un peu d’herbe, un lit dressé sous la lucarne de la mezzanine. Au petit matin, ses lèvres vinrent m’embrasser, son visage se dessina dans la jeune lumière et il me fit l’amour pour la première fois. C’était bien…

Cette maison de campagne abrita par la suite nombre de nos tendres moments, des noëls, des jours de l’an, des anniversaires et tout un tas d’autres dates moins importantes sur un calendrier mais tout aussi mémorables à l’échelle d’une vie. Nous faisions l’amour dans l’herbe en été, à l’ombre du cerisier. Devant la cheminée en hiver, sur fond de jazz et de tombées de pluie. Nous ne faisions pas que l’amour, nous cuisinions aussi, Benoît était un vrai chef, le peu de cuisine que je pratique aujourd’hui me vient de lui. Nous lisions, à deux très souvent. J’adorais ça. Il lisait les dix premières pages à voix haute, puis je prenais le relai pour les dix suivantes, avant de lui rendre la parole et ainsi de suite pendant des livres et des livres. Nous pouvions lire des nuits entières, comme ça, l’un contre l’autre, nos voix mêlées, nos jambes enmêlées, nos langues entre-mêlées, parfois. C’était bien, la lecture avec Benoît. C’était bien, l’amour avec Benoît. C’était bien, toute cette période là. St André (la maison dont je parle depuis une poignée de lignes maintenant), tout ça. Les longues soirées, les jeux, les rires, et les discussions. Je me souviens que nous nous parlions beaucoup. De tout, avec Benoît je pouvais, d’ailleurs tout le monde pouvait parler de tout avec lui. Avec son père aussi, un chic type son père, très grand, très beau, un humour de dingue et une curiosité étonnante. Très engagé, genre altermondialiste, je crois que c’était un truc de famille les idées politiques, ils en avaient tous et les défendaient férocement. J’ai toujours admiré cette force de conviction, peut-être parce que j’en suis totalement dépourvue. Je ne crois pas une seconde que le moindre de mes gestes ou de mes mots puisse changer quoique ce soit au monde dans lequel nous vivons. En revanche, je suis bien consciente de vivre dans ce monde, je suis capable de m’en réjouir tout comme de m’en inquiéter, et je travaille à m’adapter le mieux possible à lui. Vivre en son sein sans trop me laisser par lui influencer. Mais c’est un autre sujet.

Où en étais-je, déjà ? Ah oui, le père de Ben. Et Ben, surtout Ben, c’est son prime-time après tout !


Mises à part ces tendres escapades, nos débuts furent du genre laborieux. Il nous fallut beaucoup de temps pour nous apprendre, et plus encore pour nous comprendre. Nous n’avions pas du tout la même façon de nous exprimer, de communiquer, de fonctionner. Nous étions en réalité très différents, et nous n’avions pour ainsi dire que nos goûts en commun. Et un sincère goût de l’autre, surtout. Rien n’était évident, mais nous avions envie. Alors oui, il nous fallut du temps pour nous aimer. Mais ensuite, nous nous sommes aimés très fort. Très, très fort.


J’étais fière de Benoît comme d’aucun autre homme avant lui. Il était mon monsieur parfait, le mec que toutes les nénettes rêvaient d’avoir, bien sous tous rapports, à l’aise en société et en toutes circonstances, attentif, réactif, spontané mais aussi réfléchi, monsieur parfait, tout simplement. Je crois que quelque part j’aspirais à être comme lui. Aussi parfaite, aussi saine. Je sentais que le mal s’était insinué en moi et que bientôt il se révèlerait.

A cette époque, je n’allais pas très bien.

Benoît partit quatre mois pour un stage à Paris. Mais avant, il m’emmena voir l’océan. Je ne l’avais jamais vu avant. Je me souviens avoir pleuré devant tant de beauté et d’immensité et d’éternité, je me suis dit elle existe !, l’éternité je voulais dire, et ensuite j’ai marché dans une galette de mazout, c’était la belle époque, et j’ai pensé aux marées noires, aux effets de serre, à toutes ces choses dégueulasses qu’on fait tous les jours, tout ce contre quoi Benoît apprenait à lutter (droit de l’environnement) et je l’en ai aimé davantage.

Nous avons passé une semaine merveilleuse, de Biarritz au cap Ferret, la dune du Pilat, le bassin d’Arcachon et du poisson frais sur le port, avec un vin blanc, et l’amour dans les vignes du Sauternais, vue sur le Château d’Yquem, et de jolis mots, et de belles promesses, et nos doigts mêlés pour défier l’éternité.

Benoît partit un samedi de mai. Je le rejoignis un vendredi de juillet.

Ce fût cet été-là… 2003, je crois… oui, 2003, c’est bien l’été 2003, à Paris, que je suis devenue folle. Etait-ce la distance avec les miens, la solitude, ou juste le processus normal de dégradation, j’ai perdu la tête dans la capitale, entre le parc Montsouris et la rue de Charenton, et j’ai mis plus d’un an à la retrouver. Mais je reviendrai sur Paris et ma tête perdue, plus tard. Je voudrais d’abord en finir avec Benoît (oh ! Comme les termes sont bien choisis…).

L’été suivant (suivant Paris, bien sûr), je n’étais pas loin d’être folle. Alors j’ai suivi Benoît en Avignon, il nous a trouvé un appartement, et je me suis trouvé un boulot. L’été, torride, passa sans dommage. Mais à l’aube de l’automne, l’orage ne fût pas seul à gronder.


Benoît me quitta. Un message sur mon répondeur. 36 secondes, j’ai compté. Il a mis fin à notre histoire d’amour de trois ans en 36 secondes, par téléphone. J’ai essayé de le rappeler, mais seule sa messagerie deignait me répondre. Et en douze messages, elle fût saturée. Son père, chez qui il séjournait, refusait de me le passer. Il ne peut pas te parler pour le moment, Marion. Sois patiente, il te rappellera. Laisse lui du temps. Laisse lui du temps… Tu parles ! Deux jours plus tard, un autre message me demandait de quitter notre appartement commun. J’avais deux jours pour déménager. Mes maigres affaires et moi partimes donc nous installer chez mes grand-parents, à quelques 20 kilomètres d’Avignon. J’ai bien failli à ce moment-là lâcher mon job, retourner sur Montpellier, près de ma famille, de mes amis, et reprendre mes études que je n’aimais pas, ma vie d’avant, quoi. Mais revenir c’était comme reculer. Faire un pas en arrière, dans les tranchées, certes pour me protéger, me soigner et me guérir, mais tout de même reculer. Ce que je refusais. Et puis, lorsque l’on touche le fond, deux choix s’offrent : se mettre en boule et pleurer, ou taper le sol de ses pieds, un grand coup, pour rebondir, et nager de toutes ses forces pour regagner la surface. Tout le monde s’attendait à me voir rentrer, mais je suis restée. Sans mec, sans appart’ et sans raison, je suis restée en Avignon, pour y construire ma vie. Et j’ai réussi, je crois. La chance avec moi et le vent dans le dos, j’ai avancé. Parfois, on a simplement pas le choix.


J’ai revu Benoît. Nous avons même remis le couvert, comme on dit, mais on ne rallume pas un feu éteint, l’amitié, la complicité, l’habitude ni même l’amour ne sont suffisants. Quand c’est fini, c’est fini. Et il faut être fou pour penser le contraire, croire qu’une histoire peut renaître. Voilà la première leçon que j’ai tirée de toute cette histoire. Ça, et ne jamais revenir sur ses pas. Ne pas regarder en arrière mais droit devant, face au soleil, droit devant. Même si c’est flou.


Voilà, très résumée, l’histoire de Benoît. Qui mène à l’histoire d’Avignon.

 

 

Publicités

Il trainait là depuis des mois. Dans un coin de ma chambre, d’abord sur puis derrière la commode. Je l’ai croisé dans la salle de bain aussi, il me semble. Après avoir passé des semaines dans mon lit, sous mon oreiller.

 

Parce qu’il portait cette odeur que j’aimais tant, qui signifiait tant, je le gardais toujours près de moi. Je le serrais fort quand le film que je regardais était triste, je le portais parfois le matin au sortir de la douche, je m’endormais en le respirant. Ce vieux tee-shirt blanc.

 

Je l’ai gardé six semaines sans le laver. Il avait pourtant perdu son odeur depuis longtemps, pour prendre la mienne et d’autres encore, en fonction des lieux où j’aimais l’abandonner, pour mieux le retrouver par un faux hasard.

Un matin, c’était un samedi, je me suis résolue à le passer à la machine, avec une paire de draps et une tenue de nuit. Je l’ai suspendu et non étendu, pour ne pas avoir à le repasser, quitte à l’agrandir un peu. Puis je l’ai soigneusement plié et rangé dans la commode.

Je l’ai porté pour partir en vacances, avec un jean. Il me donnait une allure plus décontractée, je n’en avais pas l’habitude mais j’aimais bien. Je l’ai porté sur la plage, plusieurs fois. Je remontais parfois ses manches, ou bien je le nouais sous la poitrine. Je me suis même baignée avec, le jour où Axel m’a attrapée en pleine sieste sur le bateau pour me jeter à l’eau. Je l’ai porté quand j’ai aidé ma soeur à déménager, j’ai d’ailleurs failli le déchirer en m’accrochant à la porte d’entrée, une grosse poignée en fer forgé. Souvent pour dormir. Ou lire. Penser.

La dernière fois que je l’ai porté c’était pour mon premier cours de guitare. C’est un jeune qui m’enseigne l’art de cet instrument, ou plutôt les rudiments de l’art, c’est plus difficile que je ne l’imaginais. Il habite à quelques rues de chez moi et vient deux fois par semaine. Bref…

 

J’ai soudain cessé de le porter. Et même de le regarder. Je l’ai posé sur la commode, puis il est tombé derrière et je l’ai laissé là, il ne pouvait pas tomber plus bas. Une poignée de jours.

 

Ce tee-shirt, c’était un souvenir. Un cadeau, pas un oubli. Pour l’odeur et la mémoire des bons moments qu’il portait. Ou juste pour laisser quelque chose, ne pas disparaître, pas complètement.

Ce tee-shirt je l’ai aimé aussi fort que son propriétaire initial. Je l’ai aimé quand je ne pouvais plus aimer l’homme qui autrefois le portait. Alors je le serrais fort pour m’endormir, comme je l’aurais serré lui. Je le portais le matin pour prendre mon petit-déjeuner, pour un peu le partager avec lui. Je l’emportais partout, comme si je lui tenais la main. Une façon de le garder un peu avec moi. De ne pas l’oublier. Une connerie, quoi.

Ce tee-shirt, j’aurais dû le brûler. Mon ami Axel me l’a proposé, un soir, sur la plage. Mais je ne suis pas violente. Ma soeur m’a suggéré de le déchirer pour en faire des chiffons, le coton attrape bien la poussière. Mais encore une fois, le geste me paraissait violent, si contraire à mon sentiment. Je ne voulais pas heurter ce pauvre tee-shirt. Je ne voulais surtout pas le perdre.

Alors je l’ai posé sur la commode, et je l’ai laissé tomber par terre parce qu’il fallait que je l’oublie un peu. Je ne l’ai plus regardé, je ne l’ai pu tenu entre mes mains, mais je savais qu’il était là. Je n’y pensais pas tout le temps, puis pas souvent, puis presque plus.

 

Et puis, lundi.

Lundi il faisait beau, le soleil était haut, l’air chaud, il me semblait que s’amorçait un bel été indien. Il y avait un pianiste dans la rue, il jouait un boléro. J’ai croisé une petite fille aux yeux clairs qui m’a tendu sa glace à la fraise en me demandant t’en veux ? Et le gars qui fait les jus de fruits en haut de la rue m’en a offert un : framboise / pastèque. Délicieux. Le monde semblait s’être concerté pour rendre ma journée douce et agréable.

Quand je suis rentrée du boulot, il était déjà tard, il y avait ce type assis dans ma rue. Avec son chien. Il m’a demandé une cigarette, je lui en ai donné deux. Et on a discuté un peu. Pas très longtemps, il était tard et j’avais envie de rentrer.

 

Je me suis couchée quelques heures plus tard et c’est là que l’idée m’est venue. Non, pas l’idée : l’évidence. Je me suis levée d’un bond et j’ai courru à la fenêtre du salon. Ouvert les volets, jeté un oeil dans la rue : il était toujours là. Le mec avec son chien.

Alors j’ai enfilé un jean et un pull, les premières chaussures que j’ai trouvées, j’ai attrapé le tee-shirt et un paquet de clopes que j’avais dans ma table de nuit, et je suis descendue.

Il était content, le mec. Il a mis le tee-shirt dans son sac, il m’a dit qu’il le mettrait après avoir pris une douche. J’approuvais d’ailleurs sa décision.

 

Je suis rentrée et je me suis couchée. J’ai dormi. Et le lendemain je me suis réveillée, inchangée mais souriante. Le tee-shirt blanc était sorti de ma chambre, de mon appartement, de ma vie. Et toi aussi.

 

 

 

 

Puisqu’il faut commencer un jour, ce sera aujourd’hui, maintenant.

Je ne suis pas plus prête qu’hier, pas moins que demain, il me fallait simplement une date et j’ai pioché celle-ci. Peut-être parce que le ciel est nuageux. Peut-être parce que je n’ai envie de rien. Peut-être parce que je viens de tomber sur une vieille boîte à chaussures remplies de photos de ma jeunesse. Ma mère tenait absolument à ce que je range le placard de mon ancienne chambre, que je fasse le tri, comme elle dit. Depuis que j’ai quitté la maison, cette pièce est restée en l’état et j’avoue qu’il était temps de la vider.

Je n’aime pas faire ça. Fouiller, ranger, jeter. Déjà, parce qu’on retrouve toujours tout un tas de choses auxquelles on ne pensait plus, et ces retrouvailles sont souvent larmoyantes. Et puis parce que remuer le passé me montre à quel point il est révolu, à quelle vitesse le temps passe, et comment je deviens vieille chaque jour un peu plus.


Quatre ans que je n’avais pas mis les pieds dans cette chambre. Six que je n’y vis plus. C’est dire l’âge des souvenirs qui s’y cachent.

Dans une pochette en carton, si pleine que les élastiques étaient tout détendus, j’ai trouvé mes lettres. De vieilles lettres que j’ai écrites, ou que l’on m’a écrites, il y a longtemps, très longtemps. L’écriture de Benoît, de Sylvain ou encore de Magali. Des mots de tendresse et d’amour. Je ne m’y suis que peu attardée, leurs premières lignes suffisaient à me faire pleurer. Dans une autre boîte, les photos. Donc. Le collège, le lycée, la fac. Les amis, les petits amis. Les amoureux. Je l’ai vite refermée. Je la garde. Je ne l’ouvrirai sans doute plus jamais, mais je la garde. Et dans une autre boîte, bien planquée au fond du placard, mes cahiers. Des pages et des pages noircies de mes douleurs, interrogations et amours adolescentes. Les souvenirs sont revenus en déferlantes, je me suis vite retrouvée submergée par ces émotions du passé et, assise en tailleur sur mon petit lit, je me suis mise à pleurer. De grosses larmes bien rondes et bien salées. Des gouttes de mémoire. C’est peut-être là que l’idée m’est venue.


Je suis sortie fumer une cigarette sur la plage. Cette plage qui me rassure et m’apaise, mon amie de toujours, ma confidente. J’ai fait quelques pas, les pieds nus dans le sable, avant de rentrer.


Maintenant, j’ai le cafard. Et contre le cafard, je ne connais que deux remèdes : l’alcool, et l’écriture. Il est trop tôt pour boire, alors…



Je me suis souvent demandée par où je commencerais, si je devais tout raconter. Je crois que je n’aimerais pas commencer par le commencement, trop banal, trop chiant. Des souvenirs trop lointains pour qu’ils soient intéressants. Je préfèrerais sans doute commencer par un événement marquant, entre le milieu et aujourd’hui. Une histoire toute faite et bien faite, assez récente pour que je m’en souvienne dans les détails, pas trop pour que je sois capable de la raconter sans m’arrêter tous les trois mots pour sécher mes larmes. Une histoire d’amour. Celle de Benoît, par exemple.

Oui, je vais commencer par Benoît.








 

Il y a cette petite chanson triste qui tourne en boucle dans le fond de ma tête. Parfois elle résonne si fort que je n’entends qu’elle. C’est une femme et un homme qui chantent ensemble, je n’ai pas vraiment écouté leur histoire mais je suis sûre qu’elle finit mal, ça s’entend dans leurs voix, ça se sait par chez moi, les histoires d’hommes et de femmes finissent mal, et pas qu’en général.


Il y a cette mer bleue qui me nargue du coin de la fenêtre. Elle se montre, se fait belle parce que je n’ai pas envie d’elle, pas envie de ses vagues, pas envie de son sel, pas envie de tout ce que d’ordinaire j’aime tant. Les heures sur le sable à regarder le ciel en écoutant Chopin ne me tentent pas, ni celles à l’ombre d’un parasol, à lire Eco ou Baricco. Rien. Nothing. Nada.


Il y a ce temps qui me semble long et pourtant passe vite. Ces vacances qui touchent à leur fin et toujours pas d’envie, toujours pas de miracle, la petite chanson triste tourne encore dans ma tête, mon regard est bleu mais pas à cause de mes yeux, ni de la mer, c’est ma peine qui bleuit tout. Le monde en bleu remplace la vie en rose et je suppose que c’est ainsi va la vie, « that’s the way love goes », « hasta siempre » c’est trop pour moi, je n’ai jamais eu l’âme révolutionnaire. Ma battre d’accord, mais pas contre des moulins à vent, j’ai une vie à vivre et des enfants à avoir, peut-être, un jour, peut-être…


Il y a ces mots qui se bousculent et finissent en lignes noires sur mon écran blanc. Toujours la petite chanson triste. Mes mots sont d’amour, de quoi d’autre peuvent-ils être ? L’amour n’a pas qu’un sujet, sauf cet été. Un sujet parti, perdu, envolé, disparu, ou presque. Le souvenir d’un sujet, si présent qu’il pourrait le sembler vraiment. Présent. Absent. C’est l’un ou l’autre dans la réalité, jamais les deux, malheureusement.


Il y a ces murs sur lesquels je n’ai pas encore écrit. « Si une voix est une vie, un silence est une mort. Petite et subtile, la mienne grignotte mes nuits et me voilà debout sous la lune, à écrire que tu me manques. Je ne suis rien, nous ne sommes rien, rien d’autre qu’humains, impuissants mais ensemble, quand la vie le veut bien. Et si elle ne le veut pas, alors ne la forçons pas, n’est ce pas ? Je me courberai sous ton vent, je me tapirai dans tes silences, je survivrai à ton absence, puisqu’il le faut. Puisqu’il me faut vivre avec ton souvenir plutôt que ton devenir. Je T’… Toi qui ne le sauras pas… »


Il y a cette petite chanson triste qui persiste et mon coeur qui bat toujours, en rythme, une balade sur les sentiers du chagrin ce soir, peut-être demain une bossa sur une plage brésilienne, au couché du soleil. De Cuba à chez moi, j’ai beaucoup voyagé ces derniers mois. Grâce à Toi. Alors il y a tout ça, la petite chanson, la mer et les murs, les mots et le temps, l’absence et le présent, et puis il y a moi, plus entière que jamais dans cet instant où je pense à Toi.





« It’s the wrong kind of place to be thinking of you »

http://www.deezer.com/track/697670

Chut ! Ecoutez… Vous entendez ? Les valses de Chopin, l’opus 64 n°2, ma préférée je crois. Elle vient d’en bas, juste sous mes fenêtres, le magasin de musique. La plus géniale des boutiques de la ville, un remède à l’ennui et à la morosité, une source inépuisable d’émotions, sourires et larmes.


La devanture est couleur bleue nuit. Son nom s’étale en capitales blanches, longues et fines, il est d’ailleurs très beau son nom, il annonce la couleur du monde, et son harmonie. Il évoque cette utopie que seule la musique peut cultiver.


A l’entrée, le classique. Les opéras. J’ai trouvé de véritables merveilles à cet endroit-là, de la musique florentine du 17°, austère mais virtuose, un stabat mater à vous faire croire en Dieu, enfin, en la Sainte Mère, les valses et les préludes de Chopin par Alexandre Tharaud, pianiste génialissime qui rend parfaitement grâce au compositeur, et d’autres encore…

Au fond, le jazz. J’y ai déniché un formidable live de Coltrane avec le Thelonious Monk Quartet, découvert Bugge Wesseltoft et le magique Eric Watson, dont je suis littéralement tombée amoureuse…

Sur le mur de gauche, après la caisse (un meuble de bois, une boîte en fer pour la monnaie, un terminal carte bancaires et, le plus important, une platine CD pour écoute et diffusion), les coffrets. De très bonnes idées cadeaux, enfin, moi j’dis ça…

Sur le mur de droite, les musiques dites du monde. Celles qui ont voyagé et qui nous le racontent. De Benny Moré à Ali Farka Touré, en passant par Madredeus et Lévon Minassian, tous les pays de la planète je crois, tous ses langages, toutes ses expressions, de la plus gaie à la plus intime, de la plus engagée à la plus légère. Découvrir en mélodies, un voyage sans fin, les hommes frères et égaux, dans la musique au moins. Le monde et son harmonie, une utopie…?


Une très belle boutique, donc. Avec de vrais trésors. Mais le plus beau d’entre tous n’est pas sur les étagères, il est derrière la caisse. Dans les rayons étroits, à l’entrée souvent, à saluer les passants, il nous connait tous. Le plus beau de cette boutique, c’est son vendeur. Un petit monsieur aux cheveux gris, un sourire de vrai gentil, il rentre sa tête dans ses épaules quand il dit bonjour et au-revoir. D’ailleurs, il ne dit pas au-revoir mais à tout bientôt ! J’aime bien.

N’hésitez surtout pas à lui demander conseil, il est parfait dans son rôle. Non seulement il connaît chacun de ses CDs, mais en plus il les aime, tous. Un véritable amoureux de la musique, quand il en parle elle se met à vivre. Il vous raconte son histoire, ses acteurs et son temps, son pourquoi du comment et finit souvent par un magnifique, ou superbe. Très beau. C’est un passionné, un vrai. Musicien, bien sûr. Professeur de piano au conservatoire avant d’ouvrir sa boutique, il dirige maintenant. Son orchestre se produira bientôt dans une petit église de la région, je vais essayer d’y aller, j’en ai très envie.



L’autre jour, j’étais un peu triste. Non, pas triste, mais d’humeur contemplative. J’avais envie de musiques douces et belles, de légères caresses pour mon esprit agité. Alors je lui ai demandé. De la musique douce, s’il vous plait. Il m’a proposé le deuxième opus de l’ensemble des aromates, mais je préférais une découverte. Il m’a donc présenté Mariana Ramos, très jolie voix, musique tendre à souhait, mais toujours pas ce que je cherchais. Je voudrais quelque chose de plus…mélancolique, lui avouais-je alors. Ah ! Je n’osais pas, me répondit-il avant de disparaître au fond de la boutique. Il fouilla un moment et revint le sourire aux lèvres, satisfait, presque triomphant. C’est mélancolique au possible, je crois que ça va vous plaire. De la musique arménienne. Mélancolique, oui, superbe surtout, elle collait à merveille à mon humeur, c’était elle que je cherchais, sans le savoir. Je le remerciai vivement et passais le reste de la journée à savourer ces mélodies en lisant Alessandro Baricco.



Parce que la musique adoucit les moeurs, et parce que le meilleur moyen de la vendre et de la faire entendre, le magasin dispose de deux enceintes extérieures. Juste sous mes fenêtres. Voilà comment je me réveille en musique, sans avoir besoin de la choisir. Elle est toujours agréable, douce aux premières heures, joyeuse à midi, plus rythmée ensuite et chaude en fin de journée. Parfois, je lui téléphone pour connaître le nom d’une voix qui m’interpelle, d’une guitare qui me séduit. Je l’entends sourire à travers le combiné.

D’autres fois, on fait une sorte de concours lui et moi. J’envoie un morceau, il me réponds, et ça peut durer une heure, on se parle en musique, on rit beaucoup. Et nos duels se terminent toujours ainsi : je monte le volume sur une pièce que j’ai trouvée chez lui, et je le vois sortir de la boutique, lever les yeux vers moi et me sourire. Il est un peu fier, je crois.


Dès que je quitte l’immeuble, je passe devant le magasin et le salue à travers la vitre. Avant de partir en vacances, je suis entrée lui dire à tout bientôt ! Il m’a promis de jolies choses à mon retour, il attend quelques perles que j’ai hâte de découvrir.

C’est un grand luxe que de vivre au dessus d’un magasin de musique. D’être la voisine-copine d’un vrai disquaire. Probablement un des derniers, il est de si beaux métiers qui disparaissent.


L’harmonie du monde existe. Elle chante sous mes fenêtres.

– Que veux-tu que je te dise ?

– Rien.

– Tu ments.

– Oui.

– Qu’attends-tu de moi ?

– Rien.

– Tu ments encore.

– Non, pas cette fois.

– Bien sûr que si. Tu es là, tu es venu chercher quelque chose.

– Non, je voulais juste te voir.

– Tu aurais pu me voir à travers la fenêtre.

– Je voulais savoir comment tu vas.

– Tu aurais pu demander de mes nouvelles à la voisine.

– Je voulais t’entendre.

– Tu as un enregistrement de ma voix sur ton répondeur.

– …

Pas d’autre argument ?

Je ne crois pas.

Pourquoi es-tu là ?

Je ne veux pas que tu m’oublies. Mais je sais que tu le dois.

Tu me l’as demandé.

Je sais.

Tu as changé d’avis ?

Non.

Tu ne m’aimes pas ?

Pas assez.

Que veux-tu ?

Rien.

Pas même moi ?

Non.

Moi je te veux, toi. Tu vois, on ne sera jamais d’accord.

Non, jamais.

 

 

Regarde, la lune est pleine.

J’ai vu, elle est belle. Toi aussi.

Merci. Un homme me l’a dit, ce matin.

Que tu es belle ?

Oui.

– Je le déteste.

Tu es égoiste.

Je sais.

Alors ?

Rien.

Rien ne change, donc.

Non, rien.

Si, moi.

Toi ?

Oui, moi.

Toi.

 – Moi, je change.

Ah ?

Oui. J’ai appris à ne plus te détester.

Tu me détestais ?

Oui. Je t’en ai beaucoup voulu.

– Ah.

Parce que tu aurais pu m’épargner.

Quand ?

Souvent. Toujours.

C’est vrai.

– Oui, c’est vrai.

Je suis égoiste.

C’est trop facile.

Je n’aime pas les choses difficiles.

C’est pour ça que tu m’as aimée ?

Peut-être.

Tu savais que je t’aimerais fort, n’est ce pas ?

Je savais que tu le pouvais. Je ne savais pas si tu le ferais.

Je l’ai fait.

Oui. C’était bien.

Tu vois ? Tu en parles au passé, comme si la page était tournée.

Elle est tournée. Je l’ai tournée en partant.

Ta page à toi. Pas la mienne. Ni la nôtre.

C’est vrai. Je suis égoiste.

Tais toi.

D’accord.

 

 – Pourquoi m’as tu aimée ?

Parce que j’avais besoin d’aimer quelqu’un. Et tu es très aimable. Très, très aimable.

Pourquoi n’as tu pas pensé à moi ?

Parce que j’avais besoin de penser à moi, pour une fois.

– Tu as toujours pensé à toi.

Non.

Tu ments toujours. Toujours. Comme tu as toujours pensé à toi. A ce toi que tu es pour les autres. Une statue que tu dores et redores et adores chaque jour. Tu as toujours tout fait pour que le monde entier te regarde et t’aime. Bravo, tu as réussi. Tout le monde t’aime, t’adore même. Tout le monde à part toi. Ceux qui t’aiment le moins sont ceux qui te connaissent le mieux.

Tu es dure.

Très. Pardon. Mais tu sais que j’ai raison. Et que tu as tort. Parce que les gens aiment ta statue, pas toi. Sauf moi.

Sauf toi ?

Oui, sauf moi.

– …

Tu me trouve toujours aussi dure ?

Oui.

Pardon. Je ne veux pas te faire de mal.

Tu pourrais.

Je sais, mais je n’en ai pas envie. Je n’ai que de bonnes intentions à ton égard, tu sais que ça m’agace parfois ? Je n’ai même pas envie de creuver les pneus de ta voiture, de taguer ta jolie maison…

Et ne souris pas, s’il te plaît.

– D’accord. Pardon.

Je te pardonne.

 

 

Alors ?

Alors ?

Que veux-tu ?

Je voudrais que tout soit comme avant.

Avant quoi ?

Avant nous. Je voudrais t’aimer de loin et presque en silence. Je voudrais t’écrire des mots tendres que je ne t’enverrai pas, je voudrais composer des musiques pour toi sans que tu les entendes, je voudrais te parler, rarement et tard dans la nuit, entendre ta voix pour t’imaginer et rêver de toi.

Tu voudrais que je ne sois qu’une chimère… ?

Un rêve, oui.

Et toi ?

Moi ?

Que veux tu, toi ?

Ne me le demandes pas.

Si.

Tu vas le regretter.

Tant pis.

Moi, je te veux toi. Toi pour moi et moi seule. Je te veux près de moi tous les matins et tous les soirs, je veux que tu me fasses le café et l’amour, je veux te voir lire un souriant, je veux choisir la musique de nos dîners, je veux écrire en te regardant pour que mes mots soient plus beaux.

Un rêve.

Une chimère, oui.

Je ne peux pas t’aimer dans l’ombre, tu le sais bien.

Oui, je le sais bien.Ça me tuerait.

Et je ne le veux pas.

Ça tombe bien.

Tu as d’autres choses à vivre, de belles choses.

Je l’espère.

Je déteste cette idée, pourtant je te veux heureuse. Même si c’est sans moi.

Tu veux que ce soit sans toi.

C’est vrai, je veux que ce soit sans moi.

Je ne sais pas si je pourrais aimer encore.

Bien sûr que tu le pourras.

Pas comme je t’aime toi.

Peut-être pas…

C’est dommage. Je suis sûre que quelqu’un, quelque part, mérite cet amour-là.

– Sûrement.

Il peut donner des ailes, mon amour, tu sais… ?

Je sais…

 

 

Alors ?

Alors je m’en vais.

Comme toujours.

A jamais.

Menteur.

Oui, je mens. Je ne pourrais jamais t’oublier.

Moi non plus.

J’aurai envie de t’écrire.

Alors écris moi.

J’aurai envie de t’aimer.

Alors aime moi.

Merci.

Mais je ne sais pas si je pourrais t’aimer en retour. J’espère, j’aimerais, t’aimer sans souffrir, de loin, dans l’ombre, en secret et silence. Mais je ne sais pas si j’y arriverai. Je ne t’oublierai pas, mais peut-être un jour ne t’aimerai-je plus.

Je sais.

Alors il sera trop tard.

Je sais.

Tu t’en moques ?

Oui. Je veux juste t’aimer. De toutes façons, il est déjà trop tard, trop tard pour tout.

Peut-être…

Adieu.

Tu ments toujours…

Toujours.

 

 

A bientôt.

A demain.

– Non, à bientôt.

 

 

Je t’aime.

Je t’aime.

 

 

j’ai chanté aux étoiles pour amour pour Toi

et j’ai fait le calcul : ma voix leurs parviendra dans trois milliards d’années

sûrement, elles vont s’éteindre

de n’avoir pu T’aimer car moi seul peux T’étreindre

à Ton seul souvenir mon bonheur perle en larmes

et s’en va dévaler en cascades et vacarmes

si la ville panique ce n’est que d’ignorer

que mille torrents d’amour s’en viennent l’abreuver

qu’on me redise un jour que l’amour n’a qu’un temps

tant que courra le temps je T’aimerai autant

T’en fais pas Mon Amour, laissons le défiler

il est temps de s’étendre pour mieux le défier

j’ai voulu voir du beau ailleurs que sur Ton corps

mais mes yeux sans repos doivent fouiller encore

je n’ai d’autre sommeil que dormir sur Ton ventre

je n’ai d’autre folie que rentrer dans Ton antre

j’ai le coeur qui pense et la tête qui pompe

bonheur d’être à l’envers la raison qui s’estompe

quand de Tes doigts glacés tu me brûles la peau

quand dans Tes petits bras je couche en un château

qu’on me redise un jour que l’amour n’a qu’un temps

tant que courra le temps je T’aimerai autant

T’en fais pas mon amour, laissons le défiler

il est temps de s’étendre pour mieux le défier

s’agit pas d’s’en aller sinon qui va m’aider ?

Me dire qu’il faut manger puis aussi respirer

je ne sais plus rien faire que de penser à Toi

non, c’est vrai, j’exagère : je veux parler de Toi

Toi… Tu T’es offerte à moi et j’ai gagné ma mort

Ma Même, Ma Pareille, me voilà couvert d’or

pour Te dire que je T’aime, j’ai dû en faire des couches

à Ton prochain sourire, j’en rajouterai trois louches

qu’on me redise un jour que l’amour n’a qu’un temps

tant que courra le temps je T’aimerai autant

T’en fais pas mon amour, laissons le défiler

il est temps de s’étendre pour mieux le défier


Loic Lantoine

(http://www.deezer.com/track/215781)

Il devait être presque vingt heures, je ne sais exactement, j’ai posé ma montre en arrivant et je me suis promis de ne pas la porter avant mon départ. Les vacances, quoi. Il devait donc être presque vingt heures, parce que je commençais à avoir sérieusement envie d’une sangria. Ou d’un verre de rosé bien frais. Je suis sortie sur la terrasse pour fumer une cigarette, la lumière était extraordinaire. D’un geste, j’ai attrapé mon sac et mes clopes, je suis allée sur la plage. Elle était déserte, il avait plu toute la journée. Le sable était foncé, dur, un peu, sous mes pieds. Le ciel était encore bas, très gris, quelques nuages blancs jouaient les éclaircies. La mer était en colère, elle ralait en gros rouleaux à l’écume rageante, elle voulait mouiller mon jean, je le voyais bien, alors je me suis éloignée. Sur un rocher plat de la digue, je me suis assise, j’ai allumé ma cigarette et j’ai regardé l’horizon. Ce lointain auquel on rêve sans jamais tendre le bras pour l’atteindre. Pourtant, je suis persuadée qu’on pourrait, toucher l’horizon, si on essayait un peu. Mais non, je crois que c’est effrayant, l’inconnu et toutes ces choses. Mieux vaut en rêver, c’est moins dangereux.

La lumière du crépuscule couvrait l’eau d’or. Elle était superbe dans ses derniers efforts, cette lutte vaine pour ne pas disparaître me touchait. Peut-être parce que je la connaissais. Ma cigarette fumée, je me suis levée et j’ai marché un peu. J’ai laissé les vagues mouiller mes pieds et le bas de mon pantalon, le vent s’engouffrait dans mon chemisier et me faisait frissonner. Un homme courait sur la plage. Short blanc, torse nu. Quand nous nous sommes croisés, il m’a regardée, m’a souri et s’est arrêté. Il m’a demandé l’heure. Je lui ai répondu que je ne portais pas de montre parce que j’étais en vacances. Il m’a dit que j’avais raison, et il m’a souri, encore. Il avait une très jolie bouche, bien dessinée, des lèvres pleines et roses. Il transpirait, sa peau luisait dans la lumière, j’ai aimé le regarder, je crois même que j’ai rougi. Puis j’ai repris ma route non sans lui souhaiter une bonne soirée.

J’ai marché un long moment je crois, jusqu’à la nuit en fait, toujours tout droit, sans jamais me retourner. L’I-Pod me diffusait Hendrix, Davis et Mozart, mon décors s’assombrissait mais la lumière demeurait, en moi. Je la sentais brûler, vive et claire, me traverser de la tête aux pieds, de ma main droite à ma main gauche, de mes épaules à mon ventre. Je l’imaginais s’échapper par mes yeux, j’y voyais si clair dans l’obscurité. Le moment était parfait, vraiment parfait, rien à changer, alors j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que j’ai vu que de tels moments pouvaient exister sans toi. Qu’au bonheur de l’instant, tu ne manquais pas. Bien sûr, il m’aurait plu que sois là, bien sûr puisque j’ai pensé à toi. Mais cette pensée n’était plus lourde et douloureuse, elle n’était plus mon décors mais juste un élément de ce dernier. Elle était comme la lumière du soir, belle mais déjà lointaine.

J’ai fait demi-tour et je suis rentrée. Je n’ai plus pensé à toi. J’ai passé une merveilleuse soirée, un dîner indien, une barbe à papa, un cocktail sucré, quelques pas sur le port et des adieux à un ami. Je me suis couchée, toujours sans penser à toi, et j’ai dormi, sans rêver de toi.

Tu n’as pas disparu, tu ne disparaitras sans doute jamais, mais tu t’es estompé. Comme une cicatrice dont les contours se font plus discret, avec le temps.


Sur la plage, le temps passe. Les vagues t’effacent. Je ne suis pas faite pour mourir, pas de l’absence d’un amant. Ni d’un amour.

 

Sur la route des vacances, j’écoute Cat Power. La fenêtre grande ouverte, l’air est chaud, mes cheveux volent, mon regard se perd entre vignes et champs. Je pense à toi.


J’ai décidé de partir quelques jours. Partir pour ne pas rester. Entre ces murs par toi trop hantés. Pour un peu oublier, au moins faire semblant, accorder des vacances à la mémoire. Une fuite en avant ? Plutôt un saut sur le côté. Un saut sur la plage, les pieds nus dans le sable, les cheveux au vent et la tête dans les étoiles. Filantes. Les pensées jetées à la mer. Vagues. Echouées.


Dans la voiture, je regarde devant moi, là où tu n’es pas, et ne seras jamais. Tu es resté derrière. Dans un passé qui deviendra lointain. Tu l’as préféré à un futur incertain. Je n’ai pu t’en blâmer, je n’ai pu que pleurer. Et aujourd’hui, je ne peux que t’oublier. Tu ne m’as pas laissé d’autre choix.

Les kilomètres défilent, les souvenirs aussi. Ton sourire si grand, ton regard brillant, tes cheveux et ma main dedans. Les murs salis que tu aimais regarder, les pas sur les pavés, main dans la main, à la nuit tombée. Les histoires que tu me racontais, allongé sur le canapé, ta tête sur mes genoux. Tes larmes dans mes bras. Ton sommeil au creux de moi. L’amour que l’on se faisait. Des clichés. Bonheurs trop beaux pour être vrais. Images jaunies par le temps et l’incertitude, qu’avons nous vécu, dis moi, n’ai-je pas rêvé ces matins tendres et ces nuits fauves, dis moi, où est le vrai de tout cela, dis moi, où s’arrêtent les mensonges, s’arrêtent-ils seulement, étais-je trop jeune, trop bête, trop amoureuse, dis moi, tout revient au-même, au fond, et toi tu ne reviens pas, non, tu ne reviendras pas, n’est-ce pas, dis moi, dis moi que tu penses à moi, dis moi que tu m’as aimée, vraiment, que tu n’étais fou que de moi, dis moi, dis moi, pourquoi es-tu parti, pourquoi ? La route me réponds que tu es loin déjà, et qu’avec le temps tu le seras définitivement. Loin.

Cat Power chante where is my love, je lui réponds que je ne sais pas. Que si j’avais su je n’en serais pas là.


Par la fenêtre ouverte entre l’air de la mer. Je souris. C’est la ligne d’arrivée des vacances que je sens, les premiers instants des jours heureux, sans toi. C’est là que je t’oublierai, je le sais. A l’abri dans un silence que j’aurais choisi, je me remettrai de toi. Ta voix s’effacera de ma mémoire, mon coeur se libérera de son amour trop grand pour toi. Tes traits deviendront flous, avant de disparaître. Tu ne seras qu’un souvenir, parmis d’autres. Un souvenir intense par sa beauté comme par sa souffrance. Comme un vieux film en super 8 que j’aimerai me repasser certaines nuits d’hiver pour me bercer de la joie qui était notre. Sourire. Me dire que c’était bien, ce qu’on a vécu. C’était bien ?

Tu m’as demandé et si c’était à refaire ? Aujourd’hui, je peux te répondre que je le referais. Je te croirais peut-être moins, mais je t’aimerais tout autant.

Il y a eu un avant toi, il y aura un après toi. Entre les deux, Toi. Toi, Toi, Toi, Toi.


Restons amis, restons amants, nous avons tout envisagé, je crois. Nous avons essayé de trouver le meilleur remède à nous, la meilleure configuration, le schéma qui nous permettrait de nous aimer sans nous blesser. Les kilomètres défilent toujours et je sais que ce schéma n’existe pas. Nous ne pouvons rester amis, nous ne l’avons jamais été, et ces choses là ne s’apprennent pas. Nous ne pouvons rester amants, nous ne savons nous donner autrement qu’entièrement, l’un à l’autre. Notre amour ne se configure pas, tu le sais comme moi. Et il n’a d’autre remède que le temps. J’ignore encore s’il sera suffisant. Toi et moi, est-ce qu’on s’en sortira ? Moins s’aimer, ne pas se détester, ne plus se chercher, savoir se retrouver. Peut on rester toi et moi ? Identique mais séparés. Le monde et vaste mais nous y vivons, il faut que je me fasse à cette idée. Pas de vie commune, une simple colocation, dans la grandeur du monde, et du temps. Tu existes, ailleurs. Ailleurs. Jusqu’à l’autre vie, au moins.


Les kilomètres défilent et le poids s’allègent, la douleur s’apaise. Ce n’est pas tant les kilomètres que le geste, je m’éloigne, j’en suis capable.

Les quelques pas sur la plage que je fais en arrivant me rappellent d’où je viens. Les vagues, les rivages, de ceci je suis faite. Le temps passera, l’écume séchera, d’autre voyages m’attendent. J’ai tenu le journal de ton absence, j’écrirai les aventures de ton oubli. Nous resterons toi et moi, identiques mais séparés, amoureux inavoués, âmes soeurs sacrifiées. Toi et moi. Je ne viendrai plus te chercher quand j’aurai peur, quand j’aurai mal. Je ne serai plus toujours là quand tu trébucheras, quand tu tomberas. Je sais que nous nous croiserons, alors nous nous saluerons poliment, un sourire, un geste de la main, quelques mots peut-être mais pas davantage, non, nous n’aurons pas besoin de plus. Nous nous connaissons trop bien pour faire semblant. Le silence est aussi un langage.


Sur la plage. Le temps va passer. Les vagues vont t’effacer. Certaines choses ne naissent que pour mourir. Même si elles ne meurent jamais complètement.


 

 

Elle portait une robe noire qui épousait ses formes, et de hauts talons qui lui allongeaient les jambes. Elle dînait avec un homme, que je supposais être le sien. Je compris vite qu’il n’en était rien. Et quand bien même elle aurait été mariée, ou fiancée, elle était sexy et me regardait, je n’avais besoin de rien d’autre. Elle est passé devant le bar pour se rendre aux toilettes, j’ai bien failli la rejoindre. Au lieu de cela, je l’ai regardée. Dans le miroir, quand elle se lavait les mains. J’ai évalué son désir : il était certain. Non, je ne suis pas prétentieux mais attentif. D’ailleurs, j’avais raison : en partant, elle me laissa son numéro de téléphone sur la table. J’envoyais aussitôt un SMS : si tu veux repasser, je suis seul à partir de 1h00. J’avais laissé les grilles entrouvertes.


J’ai d’abord entendu le bruit de ses talons sur le parquet. Puis j’ai senti son parfum. Fleuri et poudré. J’ai levé les yeux, elle souriait. Elle était vraiment sexy dans sa petite robe, j’avais envie de la lui arracher. Avec les dents. J’ai éteint la lumière.

Je l’ai débarrassée de son string et j’ai caressé ses cuisses, ses fesses, son sexe. Puis je l’ai retournée et l’ai prise contre le comptoir. Elle m’a sucée, elle suçait à merveille, j’aimais voir ses lèvres aller et venir le long de moi, sa langue jouer, habile, subtile. Gourmande. Elle était gourmande.

Je l’ai assise sur un des hauts tabourets, puis sur une table, plus stable. J’ai joui derrière elle, ses reins cambrés, ses jambes à la peau si claire tendues sur ses hauts talons. Je nous regardais dans le miroir, c’était très excitant.


Nous avons un peu parlé, après. J’ai appris qu’elle était du coin, et que ce n’était pas la première fois qu’elle venait dîner. Je n’ai pas eu honte de lui avouer que je ne l’avais jamais remarquée. Elle me croyait marié à ma serveuse, je lui ai répondu pas à elle. Nous avons parlé, mais en y repensant je crois qu’elle n’a rien dit. Peu importe, elle n’était pas là pour discuter. La gourmande. La salope. Une bonne baise, vraiment.


Il était presque 3h quand j’ai regardé ma montre. Je l’ai remerciée d’un sourire et d’un à bientôt de formalité, puis j’ai fermé les grilles derrière elle. Je l’ai regardée traverser la rue, ses fesses allant et venant sous sa robe si légère. Je finis de ranger et pris une douche. Il me fallait effacer les traces de son passage sous mon corps. Je me masturbai sous l’eau tiède, en souvenir et en prévision.


Dans la voiture, j’écoutais smoke city.


Je pris soin de ne pas réveiller ma femme en me couchant. Elle a l’habitude que je rentre tard, de toutes façons. Je la pris dans mes bras et l’embrassai dans le cou, avant de m’endormir. Oui, j’aime ma femme, bien sûr que je l’aime. Les nanas que je baise n’ont rien à voir, ce n’est que du sexe, rien de sentimental. Un couple, après 10 ou 15 ans, ce n’est plus ce que c’était. Je comprends qu’elle n’ait pas envie de faire l’amour tous les soirs, je ne lui en veux pas, je sais que le désir s’épuise, surtout chez les femmes. Elles n’ont pas les mêmes besoins, pas la même libido que nous.

A côté de cela, et sans fausse modestie, je suis bel homme. Je plais aux femmes, et dans mon métier j’en rencontre tellement… Difficile de résister. Impossible, même. Je ne suis qu’un homme, après tout.

Donc oui, je la trompe. Même si je déteste ce mot. Je le déteste parce que je fais les choses bien : je suis discret, elle ne se doute jamais de rien, je ne veux surtout pas lui faire de mal. Et puis, comme je le disais, ces nanas je me contente de les baiser, je ne les aime pas, et la vraie fidélité vient du coeur, non ? Pour aucune je ne quitterai ma femme. Jamais. J’en ai fait la promesse devant Dieu, et même si je ne crois pas en lui, j’ai envie de croire en moi.