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Monthly Archives: juillet 2008

 

Dans un bar, tard la nuit. Ou sur le bord de la route, sa voiture en panne, et la musique de Coltrane pour passer le temps et l’angoisse avant que l’on ne vienne la secourir. Au bord du lac, les pieds dans l’eau et dans les cheveux une margueritte. Non, mieux : couchée au beau milieu d’un champs de blé, après la moisson. Monsieur Martin a imaginé toutes les façons dont il pourrait La rencontrer. Qui ? Eh bien, Elle ! Cette Elle qui lui donnera la vie une seconde fois, cElle par qui le bonheur viendra, cElle qui est là, quelque part, qui l’attend, le cherche peut-être. Il l’imagine belle et douce, subtile, passionnée, sensible bien sûr, un peu comme lui mais différente aussi, plus forte, plus stable. Il rêve avec Elle d’un amour grand comme le monde, plus bleu que l’océan, les vagues seront ses baisers et sa voix comme la mer lui reviendra. Elle comprendra ses faiblesses, Elle saura lire entre ses lignes, apprivoisera la bête qui dort en lui, le réveillera d’un baiser café au lait et l’endormira en lui caressant les cheveux. Il lui suffira de La voir pour savoir que c’est Elle et nulle autre, et pour L’aimer toujours.

 

Il pense à Elle quand il marche la nuit sur le chemin communal, quand la forêt lui livre ses secrets dans le bruissements de ses feuilles, quand le vent léger lui caresse la nuque, quand le noir l’enrobe et qu’il lui suffit de lever le bras pour toucher les étoiles.

Il pense à Elle quand il n’arrive pas à dormir. Et c’est plutôt régulier. Alors L’imaginer l’apaise et s’il ne trouve pas le sommeil il trouve au moins le rêve.

 

C’est Elle qu’il cherche dans tout ce qu’il fait. Dans ces femmes qu’il rencontre, qui lui arrive parfois d’enchaîner. Ces femmes à qui il fait l’amour avec tant de tendresse et de passion, à qui il chuchote des mots doux, ces mots écrits pour Elle. Il passe sa main dans leurs cheveux et il cherche. Il embrasse leurs lèvres et cherche toujours. Il caresse leur peau et cherche encore. Comme il ne trouve pas, il fait semblant, et ça, il sait bien faire. Il simule de les aimer et elles le croient, parfois même lui pourrait y croire tellement c’est ce qu’il veut. Il persiste, il s’acharne, il est doux, tendre, attentif et présent, amoureux tout le temps sans jamais vraiment l’être.

Au fond, Monsieur Martin sait que ce qu’il cherche n’existe pas. S’il persévère à en créer l’illusion c’est que sans elle, il meurt.

On dit que l’espoir fait vivre, Monsieur Martin sait combien on a raison.

 

 

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9,90 €, s’il vous plait.

Alors voilà ce que ça valait. L’information qui allait, ou non, changer ma vie ne valait pas plus de 10 €.

 

Après cinq jours d’angoisse et cinq nuits blanches j’allais enfin savoir ce qu’allait devenir ma vie. Et ce pour moins de 10 €. J’insiste sur le chiffre simplement parce qu’il m’a marquée : il semblait si dérisoire face au tourbillon que je traversais. Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi.

 

 

Un matin, c’était un vendredi, je me suis levée avec une drôle de sensation. Je me sentais différente, un peu changée. Je ne me l’expliquais pas, et puis j’avais du travail alors j’ai enchaîné sur le reste de ma journée.

Le lendemain, ce sont des nausées d’une violence inouïe qui m’ont réveillée. J’avais un peu bu la veille, je ne cherchai donc pas d’autre cause et attribuai mon état à cet excés. Plus tard dans la journée, en voulant noter un rendez-vous sur mon agenda, je pris conscience de la date et en moins d’une seconde tout se mit en place dans ma tête : je n’avais pas la gueule de bois mais deux jours de retard de règles.

 

C’est assez étrange ce qui se produit dans un esprit à cette pensée là. J’imagine que c’est pour chacune différent, mais je me suis sentie si femme, plus que jamais auparavant, j’avais la sensation de savoir, de ressentir la vie au creux de moi, l’espoir caché dans mon ventre, l’avenir au coeur du corps. J’étais sûre : les nausées, les humeurs changeantes, le retard, tout venait confirmer mon pressentiment.

 

Je passai le dimanche au lit, à cogiter.

Je ne pouvais pas garder cet enfant : j’étais immature, instable et surtout seule. Le « père » n’en voudrait pas, il en avait déjà de toutes façons et puis qu’étais-je pour lui ? Une jolie rencontre, rien de plus. Je décidai tout de même de le lui dire, et sa réaction fût des plus explicites : non seulement je n’avais pas le droit de lui faire ça, mais quoique je décide il ne fallait pas que je compte sur lui. Je m’en doutais, mais l’entendre fût presque un choc.

Il avait raison, je n’allais pas faire un bébé toute seule comme dans cette stupide chanson de Goldman, non, je pouvais espérer mieux, surtout à mon âge, l’horloge biologique ne s’était pas encore mise en marche. Et puis, je n’avais pas les moyens de l’assumer, mon job était précaire, mon salaire insuffisant, mon appartement trop petit, mes parents trop loin pour m’aider, non, je ne pouvais décemment pas garder ce bébé. Voilà où me menaient mes réflexions, ce que me dictait ma raison.

Mais comme le coeur a les siennes que l’autre ignore, et ce que je ressentais était très différent de ce que je pouvais penser. Je n’étais pas encore sûre d’être enceinte que je pouvais déjà sentir la vie en moi, je fermais les yeux et je voyais ce foetus, la tête en bas, confortablement logé au plus doux de mon ventre. Je me sentais heureuse et pleine et mon avenir semblait soudain si certain… J’avais des réactions bizarres, par exemple je protégeais mon ventre de mes mains lorsque je traversais la foule, je dormais sur le côté, les jambres repliées, j’ai même arrêté de fumer, moi qui avais essayé 3 fois sans résultat.

 

Le lundi, je passai à la pharmacie :

9,90 €, s’il vous plait. Et attendez demain matin pour faire le test, la réponse sera plus nette.

 

Les dernières heures d’attente furent de loin les pire. Je savais que rien ne serait plus jamais comme avant, quoiqu’il arrive. Je m’étais fait tellement d’idées, j’avais tellement tout envisagé, je m’étais préparée à tout et avais finalement décidée de laisser le destin choisir pour moi : je m’en tiendrais au résultat.

 

J’ouvris les yeux le mardi, et sortis des draps sans peine, le sourire aux lèvres. Un tour dans la salle de bain, après quoi je replaçai le capuchon bleu, comme indiqué sur la notice, et posai le test à plat sur la table basse du salon. Cinq minutes d’attente, dix pour une réponse définitive, je n’étais plus à ça prêt, je préparai du café. Je me dis que suivant le cas, je ne le boierais pas et achèterais à la place du déca. Je sifflais allègrement dans la cuisine, la fraicheur du carrelage sous mes pieds m’était agréable, tout comme la douce lumière du matin, les premiers bruits de la rue, la musique du magasin d’en bas.

 

Je posai ma tasse pleine sur la table, prés du test, et j’inspirais profondément avant de poser les yeux sur mon messie en plastique blanc.

Le trait unique qui s’y dessinait tomba comme une guillotine sur mon sourire.

Je bus mon café, et sortis acheter des cigarettes.

 

 

Tu es parti un vendredi matin. Le ciel était gris, je me souviens. J’étais satisfaite parce qu’il respectait mon chagrin. J’ai écouté ta voiture s’éloigner sans la regarder, puis j’ai marché un peu en ville. Les rues me semblaient vides et fades. Les façades n’étaient plus si belles, les places semblaient tristes. La musique était en trop, je n’en voulais pas, je rêvais de silence et de vide, je ne voulais rien d’autre que toi.

 

Tu m’as dit que tu m’aimais. Que j’étais ton premier et ton dernier Amour, le songe de tous les songes, et d’autres si belles choses encore. Et puis tu es parti.

 

Du temps est passé. Des semaines, des mois, des années, je ne sais, j’en ai perdu la notion, il me semble si long.

 

Un jour, je te croiserai dans la rue et tu ne me verras pas. Tu marcheras au bras d’une femme, grande, belle et élégante, tu lui parleras, elle sentira ton souffle dans son cou et tu souriras. Je vous regarderai, le coeur serré, j’aurai envie de m’approcher, de poser ma main sur ton épaule mais je n’en ferai rien. Parce que ce jour là, je comprendrai. Tout.

 

Je ne suis ni ton premier ni ton dernier amour. Et tu ne m’aimes pas. Tu aimes le reflet de toi que tu aperçois dans mes yeux, tu aimes la fraicheur de ton corps quand il épouse le mien, tu aimes la présence rassurante que je peux être quand la nuit est seule et froide. Mais tu ne m’aimes pas, moi. Et je ne t’en veux pas. A ta place, je ne m’aimerais pas non plus.

Du lundi au vendredi, c’est plutôt calme. Il rentre tard, elle est déjà là, le plus souvent en train de cuisiner. Il la salue sans l’embrasser, elle lui répond sans le regarder. Il range ses affaires dans sa chambre, s’allonge sur son lit quelques secondes, il voudrait tellement s’endormir et ne plus jamais se réveiller.

Il allume son ordinateur, jette un oeil à ses messages, se balade un peu sur la toile, toujours en quête de mieux. Il se lasse si vide, et l’herbe verte et fraiche d’un jour peut lui sembler grise et brûlée le lendemain. Elle s’apelle lorsque le dîner est servi.


Ils dînent ensemble, toujours sans se regarder. Ils se font la conversation, comme deux bons voisins, il lui raconte sa journée, sans bien sûr mentionner son cinq à sept entre le café et l’hôtel, puis il l’écoute parler, de banalités évidemment, elle ne risque pas d’aborder un sujet intime, personnel, qui lui tient à coeur, après tout ils ne sont que mariés, et que depuis 30 ans.

Ils ne s’embrassent pas pour se souhaiter bonne nuit, ils regagnent simplement leurs chambres respectives.


Là, sa folie le reprend.

Souvent, il écrit. Il devient ce personnage si parfait que tout le monde aime, cet homme à la recherche de l’amour, celui qui en parle si bien qu’il le fait naître partout où il passe. Il butine de fleur en fleur, drague sur le Net sans en avoir l’air, il n’est pas un séducteur, non, il est juste un gars sympa, bien, honnête et fiable.

Quand il fait nuit et qu’il est seul, il caresse du doigt l’homme qu’il aurait pu être avant de le tuer à coups de mensonges et autres tromperies. Il se perd, c’est tout ce qu’il sait faire. Depuis toujours, il erre, sans but ni repère, et ce qu’il cherche c’est avant tout un miroir pour enfin se voir, savoir qui il est vraiment. C’est la raison pour laquelle il regarde toujours les femmes dans les yeux, intensément : il essaie de se trouver.


Il a cru y parvenir, quelques fois. Il a cru être amoureux, profondément, follement, désespéremment. Mais tôt ou tard la vérité le rattrapait et le rammenait à son triste sort.

Il vit à cheval entre un monde qu’il connait par coeur et qui l’ennuie, et un autre qu’il invente, toujours plus beau et plus vaste. Dans le premier, il est un homme respecté, bien que peu respectable mais ça, personne ne le sait. Il porte la casquette de Monsieur Parfait, tous l’appellent Monsieur Martin, on dit de lui qu’il est quelqu’un de bien. Dans le second, le vent souffle et pousse les nuages, les ciels sont chargés et ils lui parlent, ils touche les étoiles et vole sur les ailes de l’amour, il est heureux, il est libre, mais il est seul.

Parce que Monsieur Martin distingue encore ses rêves de sa réalité, il n’est pas fou. Même si parfois, il aimerait l’être.


Les week-ends, ses soirées sont plus mouvementées. Les enfants viennent, ou alors les amis, les voisins. Et faire semblant devient une seconde peau qu’il ne sent même plus. Sauf quand il se déshabille, seul dans sa chambre.

Alors il envoie des mots d’amour, à la femme du téléphone ou bien une autre, il a plusieurs maitresses, certaines ne sont que virtuelles mais elles l’aiment vraiment et c’est tout ce qu’il veut, après tout, être aimé.

Il se dit qu’un soir, il rencontrera Celle qui…

Il se dit aussi qu’il n’est qu’un vieux fou qui attend la mort.

 

 

C’était en mars, je crois. Il pleuvait et il faisait froid.

Mes nuits étaient blanches, je les teintais de jazz et de fumée, j’avais oublié jusqu’au sens même du mot sommeil.

Ce soir-là, j’avais écouté en boucle le concert de Coltrane avec le Thelonious Monk Quartet, au Carnegie Hall, en regardant par la fenêtre la nuit tomber. Je venais de terminer ma dernière bouteille de Chateauneuf et je n’avais plus de cigarette. Alors je suis sortie.

 

J’ai roulé un moment avant de trouver un bar-tabac qui fermait. J’ai fait un peu de charme au serveur et il a accepté de me vendre des clopes, mais il était trop tard pour boire un verre. J’ai repris la voiture.

 

Il y avait ce petit café ouvert, au bord de la route. Il était vieux et un peu sale, mais de dehors j’ai entendu Hendrix alors je suis entrée. Deux petits vieux jouaient aux cartes, le barman essuyait des verres et un homme, au comptoir, fumait devant un café. Je me suis approchée de lui et j’ai commandé un verre de Chardonnay.

Jimi a joué the wind cries Mary et l’homme a sorti un carnet de sa poche, sur lequel il griffonna quelques mots. Puis j’ai senti son regard sur moi. Je l’ai laissé faire, c’était doux, chaud, agréable. Il m’a offert du feu et nous avons parlé.

Il n’était ni jeune ni vieux, ils faisaient partie de ces gens qui n’ont pas d’âge apparent. Il portait un jean noir, un gros pull à col roulé noir, un cuir noir et une écharpe noire. Ses mains étaient petites et larges, et ses yeux avaient la couleur du fond de l’océan. Son visage était beau et calme, je lui ai souri.

 

Alors il m’a dit qu’il aimait Hendrix, et aussi le vent. Je lui ai répondu que je m’appelais Marion et que j’étais morte d’un overdose, à Woodstock, pendant le concert du guitariste légendaire.  Il a souri. Les vieilles enceintes ont diffusé summertime, Janis Joplin chantait, nous avons cessé de parler pour mieux écouter. Je sentais qu’il me regardait, encore, je le laissais faire, encore, j’aimais vraiment ça, son regard sur moi.

Il a commandé un autre café et un verre de Chardonnay, pour moi. Je le remerciai d’un sourire.

 

Il m’a dit qu’il dormait peu, je lui ai répondu que je fumais beaucoup. Il m’a dit qu’il prenait la voiture en plein lui pour fuir son lit, je lui ai parlé du jazz que j’écoutais, dans  le noir de la nuit et de mon salon. Il m’a dit qu’il n’était pas très heureux, mais qu’il ne s’en plaignais pas, il avait l’air résigné. J’ai alors cité Hugo : la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

 

Peu après, il s’est excusé et s’est rendu aux toilettes. J’ai allumé une dernière cigarette et j’ai réglé ma première consommation. J’ai hésité un instant, et suis finalement sortie.

Par la fenêtre, je l’ai regardé me chercher.

 

 

 

C’était en mars, je m’en souviens, il pleuvait et il faisait froid.

J’avais fui mon lit et la maison parce que le sommeil lui même me fuyait. J’errais alors comme un animal perdu dans mes draps, incapable de dormir, incapable de rêver, je fumais des cigarettes en écoutant Mozart. Ou Haendel. Alors un soir, j’ai fui.

 

J’ai roulé longtemps, une heure ou presque, je ne savais en quelle direction. Sur ma route, j’ai croisé un café. Il y avait de la lumière alors je suis entré. L’endroit n’était pas beau, et il sentait la friture, mais de vieilles enceintes au dessus du comptoir diffusaient du Hendrix alors je suis resté. Je me suis approché du bar, et j’ai demandé un café. J’ai roulé une cigarette pendant que le barman me le servait. Lorsque je l’ai allumée, Jimi jouait the wind cries Mary et j’ai entendu la porte s’ouvrir derrière moi. Des bruits de pas. Des talons. J’ai senti son parfum avant de voir son visage, il était fleuri et poudré.

 

Elle a marché tout droit vers le bar et s’est arrêté près de moi. J’ai senti son regard, mais je n’ai pas bougé, le nez plongé dans mon café. Elle a commandé un verre de Chardonnay, sa voix était grave et un peu rauque, je l’ai immédiatement aimée. J’ai sorti de ma poche ce petit carnet qui me suit partout pour y inscrire ces mots : une voix est une vie. Elle m’a demandé du feu, c’est alors que je l’ai regardé.

Lentement, j’ai levé les yeux sur elle. Des escarpins noirs, des bas opaques, une robe et sur les hanches une ceinture, un gros gilet couleur sable et une écharpe. Des cheveux bruns et bouclés, mouillés par la pluie, son mascara avait légèrement coulé. Ses joues étaient roses, ses lèvres fines et claires. Ses mains longues et élégantes, elles ont entouré la flamme du briquet que je lui tendais. Je l’ai trouvée belle. Elle m’a souri.

 

Alors je lui ai dit que j’aimais Hendrix, et aussi le vent. Elle m’a dit qu’elle s’appellait Marion et qu’elle était morte d’une overdose, à Woodstock, pendant le concert du guitariste légendaire. J’ai souri. Les enceintes ont diffusé summertime, avec Janis Joplin, et nous n’avons plus rien dit, nous avons écouté. J’aimais la façon dont sa main tenait sa cigarette, et sa manière de faire danser le vin dans son verre. Je la regardais sans trop le montrer.

 

A la fin du morceau, j’ai commandé un autre café, et un Chardonnay pour elle. Elle m’a remercié sans un mot, avec un sourire.

Je lui ai dit que je dormais peu, elle m’a répondu qu’elle fumait beaucoup. Je lui ai dit que je prenais la voiture en pleine nuit pour fuir mon lit, elle m’a dit qu’elle écoutait de vieux disques de jazz, plongée dans le noir. Je lui ai dit que je n’étais pas très heureux, mais que je ne me plaignais pas, elle m’a répondu avec une phrase d’Hugo, je crois : la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

 

Un peu plus tard, nous étions toujours au comptoir, je me suis excusé et me suis rendu aux toilettes. En me lavant les mains, j’ai regardé mon reflet dans le miroir : j’aurais voulu être plus jeune et plus beau, mais j’ai souri quand même, parce qu’elle m’avait parlé.

 

Quand je suis revenu, elle n’était plus là. J’ai demandé au barman, il ne savais pas, les deux vieux qui jouaient aux cartes non plus. Je l’ai cherchée un peu dans la rue avant de rentrer chez moi.

 

 

Pause déjeuner en salle des professeurs. Il préfèrerait manger avec les élèves, au réfectoire, mais ses collègues mettent un tel point d’honneur à se réunir qu’il ne voudrait pas faire tâche en s’exilant.

Aujourd’hui, c’est Pierre Jacob, professeur de mathématiques, qui lui raconte sa vie. Parce que oui, tout le monde raconte sa vie à Monsieur Martin, depuis toujours. Même quand il était gamin, ses camarades de classes lui disaient leurs chagrins, et plus tard les filles lui faisaient de sacrées confidences sur l’oreiller, maintenant ce sont majoritairement des adultes ennuyeux qui lui parlent de leurs difficultés diverses et variées, et parfois les gamins, quand il a bien fait son boulot.

Aujourd’hui, donc, c’est Pierre Jacob et ses problèmes de discipline avec le petit Kevin.

         C’est la deuxième colle que je lui donne depuis lundi. Et on est mardi ! Je ne sais plus que faire avec ce gamin, je ne sais plus que faire!

         Qu’as tu essayé ?

         Tout ! J’ai tout essayé ! Les exercices supplémentaires, les lignes, le coin, les colles, et même l’exclusion de mes cours, la semaine dernière.

         Et lui parler ?

         Pardon ?

         Lui parler, tu as essayé ?

         Lui parler de quoi ?

         Je sais pas, de son comportement par exemple…

         Tu parles ! Parce que tu crois que ça va changer quelque chose ? On ne peut rien en tirer de ce gamin, crois moi. Il faut juste que je trouve un moyen de le calmer pour pouvoir donner mes cours en paix, s’il ne veut pas apprendre après tout c’est son problème.

        

         Il ne te cause pas d’ennui à toi ?

         Kevin ? Pas le moins du monde. Il est très calme pendant mes cours.

         … Oui, mais toi tu es prof de dessin, c’est pas pareil.

         Tu as raison, c’est pas pareil.

Monsieur Martin se lève, son plateau à la main. Il le débarrasse et sors dans la cours fumer une cigarette. Fuir les énormités de ses collègues, surtout. Il a tellement de mal à entendre les gens parler, il voudrait parfois qu’ils se taisent, tous, qu’ils l’oublient, qu’ils ne le voient plus, plus jamais. Disparaître. Et renaître. Ailleurs, autrement. Là où tout serait différent, où il serait enfin lui et pas celui qu’on attend. Un autre monde, pareil à celui-ci mais libre, tellement libre. Voilà à quoi pensais Monsieur Martin, systématiquement, en fumant sa cigarette dans la cours de récréation après le déjeuner.

 

Il fait quelques pas et allume son téléphone portable. La voix Orange lui annonce qu’il a un nouveau message. Il l’écoute. C’est elle. Elle pleure. Elle dit qu’elle veut le voir, qu’elle va mal, qu’elle a besoin de lui parler. Il la rappelle aussitôt, il passera la voir à la sortie des cours, ils parleront. Quand il raccroche, elle semble rassurée.

La sonnerie retentit, il regagne sa classe sans pensée particulière, il sait comment les choses vont se passer : il sortira et sautera dans sa voiture pour la retrouver dans ce petit café où ils ont leurs habitudes, elle lui racontera son malheur, l’indifférence de son mari, sa froideur, sa distance, son besoin à elle de chaleur, d’amour, de bonheur qu’après tout elle mérite. Il l’écoutera et la consolera, sûrement il lui fera l’amour, dans la voiture ou à l’hôtel peut-être, parfois ils vont à l’hôtel. Il lui donnera la tendresse dont elle a besoin, il se convaincra que c’est ce qu’il veut lui aussi, à coups de reins et de langue il se fabriquera l’illusion de l’amour, il lui dira des mots doux, c’est probable, de belles déclarations dont il a le secret, il est très fort en déclarations de toutes sortes, il connaît les mots et sait les manipuler. Puis il rentrera retrouver celle qu’il a quitté sans un regard le matin même, et il fabriquera une autre illusion : celle d’un mariage heureux, d’une vie parfaite.

 

Il est un formidable illusionniste. Un illusionniste malheureux.

 

 

 

 

Mais qui étais-tu ? La question commençait à m’obséder.

Je te fréquentais depuis des semaines déjà, et je ne savais rien de toi. Enfin, si : je savais que tu prenais du café au lait le matin, et des tartines beurrées. Ta confiture préférée était celle de pêches. Tu travaillais dans l’informatique et te passionnais pour la musique. Tu jouais un peu de guitare, un peu de piano, un peu de percussions aussi. Tu ne portais que des costumes sombres et tes jeans étaient bruts, et tes chaussures noires. Tu vivais dans le 1er arrondissement, en location depuis 3 ans. Et ta cuisine favorite était italienne. Mais à part ces points de détails qui certes nous réunissaient, je ne savais rien.

Rien de ton histoire, par exemple. J’avais cru comprendre qu’elle était douloureuse, mais s’agissait-il de ton parcours familial, personnel, professionnel ? Tu m’avais simplement dit que le passé devait rester à sa place, que devais-je en déduire ?

Peut-être n’avais-je rien à déduire, rien à comprendre, rien à savoir. Peut-être que ce que tu m’apprenais au fil du temps était suffisant. Mais non. Pas pour moi.

Parce que moi, j’aime savoir, je suis une grande curieuse. Attention, ce n’est pas de la curiosité mal placée, genre savoir pour le plaisir de savoir, non, c’est plutôt de l’intérêt, oui, c’est ça, je m’intéresse aux gens, j’aime connaître leur parcours pour mieux les comprendre, et certainement mieux les satisfaire. Délimiter leurs zones d’ombre, deviner leurs cicatrices, me plonger dans leurs souvenirs pour que se dévoile leur personnalité. Et puis, d’ordinaire les gens me parlent. Ils se confient beaucoup à moi, même ceux que je ne connais que peu. Ils me racontent, me disent leurs secrets, je dois inspirer confiance, même si je ne me l’explique pas.

Oui, enfin, de toute évidence, ce phénomène n’était pas universel. Et en quatre semaines, la seule chose que j’avais appris sur toi, était la nationalité de ton père : il était américain. Ce qui expliquait ton parfait accent, mais pas davantage. Alors un matin, je décidai de te découvrir, par ou malgré toi.

 

Lorsque nous passions la nuit ensemble, ce qui arrivait au minimum deux fois par semaine, c’était le plus souvent chez toi. Je vivais alors en colocation avec ma soeur, et bien que notre entente soit plus que parfaite, l’intimité de chacune était forcément restreinte.

Ainsi, je passais les week-end chez toi, du vendredi soir au dimanche même heure, laissant à ma soeur la jouissance de l’appartement et, surtout, gardant ma vie privée bien privée. Et puis, moi j’aime sortir du lit nue après une nuit d’ébats, faire du café nue, et prendre le petit-déjeuner nue, sur le canapé, difficile à réaliser devant la soeur.

Parfois, tu avais des choses à faire le samedi matin, des courses ou des rendez-vous quelconques, tu me laissais alors les clés de son appartement pour que je puisse aller et venir à ma guise en t’attendant, tu rentrais toujours déjeuner avec moi. J’en profitais pour me balader en ville, lécher les vitrines des magasins ou des marchands d’art africain rue Bonarparte et dans le coin. J’aimais faire quelques pas dans le jardin des Tuileries au petit matin, boire un café sur un banc en fumant ma première cigarette de la journée.

 

Ce matin-là, il m’avais dit rentrer vers 13h, il était à peine 9h quand je me retrouvai seule dans ton appartement. Il me fallut moins de dix secondes pour comprendre que je tenais là l’occasion parfaite et je fis la chose la plus honteuse probablement que je n’ai jamais faite : j’ai fouillé.

J’ai détesté ça, à chaque geste ma culpabilité s’intensifiait mais le suspens aussi, je m’en voulais d’ouvrir tes tiroirs, tes placards, mais je ne pouvais m’en empêcher, et plus je cherchais plus je me persuadais que ce que j’allais trouver aller transformer la suite de notre histoire.

 

Ton agenda ne m’apprit rien, puisque c’était celui de l’année passée. Tu devais conserver l’actuel sur toi, logique. Je remarquai de nombreux noms étrangers, probablement américains, j’en déduisais qu’ils étaient des relations de ton père, ou de boulot, les deux tenaient la route mais m’importaient peu au final. Sur deux mois, mars et avril, revenait souvent le prénom Helen. Et Mark sur juillet / août. Les trois derniers mois de l’année étaient jonchés de Barbara. Des conquêtes ? Des amis ? Des clients ? Etais-tu bisexuel ? J’étais si obsédée que rien ne m’aurait étonné. J’étais surtout prête à tout imaginer.

Tu avais passé le début du printemps à New-York, apparemment. Mais à part les vols aller puis retour, rien d’autres n’était noté sur cette période.

 

Les tiroirs de ton bureau ne contenaient rien que des papiers en tous genre, administratifs et autres, rien qui ne m’intéressait. Pas une lettre d’amour ni la moindre photo, j’étais déçue.

Même choses pour tes placards. Que du conventionnel, de l’attendu, du normal quoi.

Dans l’armoire de ta chambre, en bas à droite, sous trois boîtes de chaussures italiennes je trouvai une autre boîte, de bois : les battements de mon coeur s’accélérèrent, je tenais quelque chose, forcément. J’ouvrais la boîte lentement, comme je l’aurais fait avec un coffre à trésor : un sachet plastique contenant de grosses dents, de sagesse certainement, on te les avais donc enlevées, tout comme moi ; un autre sachet avec du sable dedans, que je faillis renverser d’ailleurs, mais sans explication sur sa provenance ; des photos d’un gamin, je supposai que c’était toi considérant la ressemblance, ainsi que le jaunissement des clichés ; un vieil exemplaire corné d’un Shakespeare, dans la langue ; une pierre d’ambre en pendentif et une enveloppe. C’est évidemment cette dernière qui retint mon attention.

Je m’assis sur le lit pour l’ouvrir. Elle semblait dater, elle était un peu froissée, salie. J’en sortis une lettre, comme je l’imaginais. C’était ton écriture, et c’était en anglais. Ça commençait par So dear You, finissait par with love, all my love, et entre les deux il était question d’adieux. Je n’étais pas sûre de comprendre qui tu quittais sur ces pages, ni pourquoi, tu parlais juste de chemins qui se croisent et se décroisent, d’accidents et de hasards, de destin ineluctable et des réponses toujours à venir. Certaines de tes phrases étaient d’une poésie que je ne te connaissais pas, et quelques références à la littérature française m’ont pour le moins troublée. Sans compter que le fait que cette lettre ne fût jamais envoyée posait tout un tas de questions. Mais je n’en découvris pas plus.

Mon besoin de savoir était à son comble. Justement parce que non comblé.

 

C’est sous le lit que je l’ai trouvé. Sans le chercher.

En replaçant la lettre dans l’enveloppe, j’ai fait tomber un de ses feuillets qui glissa sous le sommier. Je me penchai pour le ramasser et découvris ainsi l’objet. Je ne l’identifiai pas aussitôt, il trônait sur le plancher à l’exact milieu du lit, enveloppé dans un linge couleur sable. C’était du lin, et il cachait un carnet.

Un gros carnet à la couverture de cuir marron, avec un élastique l’encerclant pour le tenir fermé. Un vrai carnet de route, de voyage, plein de promesses, je me disais. Je le caressais un moment, constatant son épaisseur, sa densité, imaginant le contenu de ses pages… Je crevais d’envie de l’ouvrir, le découvrir, le dévorer, mais je ressentais une certaine appréhension, comme un warning, certainement le fruit de ma grande culpabilité car j’étais pleinement consciente du caractère de mon geste, impardonnable.

J’eus envie d’une tasse de café. Je posai le carnet sur la table basse du salon le temps de préparer les renforts. Quinze minutes plus tard, j’étais confortablement installée dans le canapé, la tasse à la main, dans l’autre main une clope et sur les genoux le fameux carnet.

 

Je retirai son élastique très lentement, comme pour apprécier le frisson, l’adrénaline, créés par ce geste somme toute banal. Combien de fois avais-je ôté l’élastique de mon propre carnet ? Mais voilà, il s’agissait de mes écrits, mes récits, jamais auparavant je n’avais plongé, en toute clandestinité, dans l’intimité de quelqu’un. Sous la couverture, une vieille carte postale de la statue de la liberté, et sur la première page une sorte de préambule : l’histoire commençait le 1er janvier 2000, une nouvelle année, un nouveau siècle, une nouvelle vie disais-tu, tu débarquais à Paris. Tiens, je pensais que tu avais toujours habité la capitale. Une petite phrase de rien sur ton enfance m’appris que tu étais né à San Francisco, tu ne m’avais pas dit que tu avais la double nationalité. Que m’avais-tu caché d’autre ?

Des tas de choses.

 

Je plongeai dans tes pages comme on plonge dans un bon bouquin, le suspens, les rebondissements, les surprises et les révélations, tout y était. Je découvrais ta vie dans le détail de tes émotions les plus secrêtes, peut-être les plus refoulées. A mesure que je tournais les pages, je comprenais le terrible de ce que je faisais mais il était trop tard, je ne pouvais m’arrêter, j’étais complètement absorbée. Si bien que je ne vis pas le temps passer.

Et je ne t’entendis pas rentrer.

 

Tu as eu le temps d’enlever ta veste et tes chaussures, tu étais en chemise et pieds nus lorsque tu m’es apparu. Tu devais m’observer depuis quelques secondes, à en juger par ton regard. Il était noir comme je ne l’avais jamais vu. Tu te tenais droit, à l’entrée du salon, les bras le longs du corps et les muscles tendus. Tes poings de sont serrés lorsque j’ai levé les yeux sur toi. J’ai immédiatement fermé le carnet avec un oups !tout à fait ridicule, et l’ai posé sur la table. J’ai mis mes mains sur ma bouche, comme une gamine prise en faute. Tu me laissas une longue minute de silence, pour me donner le temps de prendre conscience de la gravité du moment, sûrement. Puis, d’une voix grave et étonnement calme :

         Qu’est ce que tu fais ?

Je bredouillais un pardon, je suis désolée, je ne voulais pas, enfin, je ne… je ne… je… pardon, pardon, pardon, pardon.

Je m’attendais à une grosse conversation. Des phrases du genre : « tu te rends compte de ce que tu as fait ? », « tu as trahi ma confiance, tu as violé mon intimité ! », « qu’est ce qui t’a pris ? Non mais qu’est ce qui t’a pris de faire ça ??! », auquelles j’aurais répondu, toujours en bafouillant : « je suis désolée, vraiment désolée, je sais que ce que j’ai fait est horrible, mais je voulais te connaître, te découvrir, te comprendre… ». Tu m’aurais certainement coupée avec un « comprendre quoi ? Tu crois pas qu’il y a d’autres moyens de me découvrir, de me connaître ? ». Et moi : « Si, bien sûr que si, je sais pas ce qui m’a pris, pardonne moi je t’en prie, je suis désolée, je suis tellement désolée ». Enfin, quelque chose du genre, quoi. Mais il n’y eu rien de tout cela.

 

Tu pris place dans le fauteuil, face à moi, le dos bien appuyé contre le dossier. Tu fermas les yeux une seconde et toujours de la même voix grave et calme tu dis :

         Prends tes affaires et va-t-en.

         Pardonne moi, je suis tellement désolée si tu savais, je vais t’expliquer, je..

         Prends tes affaires et va-t-en.

Tu n’eus pas besoin de le répéter une troisième fois, à ton regard je compris que tu étais plus sérieux que jamais et que je n’avais ni mot à dire ni choix. J’obéis donc.

 

En descendant les escaliers, j’admis qu’à ta place je n’aurais pas réagi autrement. Je l’admis, mais j’avais bon espoir de pardon, même si je savais qu’il te faudrait du temps. Je décidai de laisser passer un ou deux jours avant de t’appeler, ou de t’écrire peut-être.

 

 

J’ai fait les deux. Et je les fais encore. Tous les jours d’abord, maintenant toutes les semaines, je commence à comprendre que  mes efforts seront vains.

 

C’était il y a un an, aujourd’hui exactement.

 

 

Je me suis levée tôt. J’ai écouté Wynton Marsalis en prenant mon petit déjeuner, puis Bill Evans sous la douche. Enfin, j’ai bu mon café avec Dave Brubeck, au Japon. J’ai griffonné sur un morceau de papiers les quelques petites choses qu’il me fallait acheter. J’ai ouvert les volets et j’ai fumé une cigarette à la fenêtre. Le ciel était gris et bas, l’air était frais, mes épaules nues ont frissonné.

J’ai enfilé un jean et un pull fin, des chaussures à talons, j’ai attrapé mon sac et je suis sortie. Dans ma tête Marsalis jouait these are those beautiful days, la coiffeuse ouvrait son salon et le vendeur de disques attachait son vélo. J’ai marché jusqu’aux Halles.

Là, j’ai acheté du pain aux graines de pavot, des tomates russes et de la vraie mozarella italienne. Quelques pêches, un melon, et deux  fromages de chèvre frais. Un peu de jambon cru aussi, et une bouteille de Muscat.

Ensuite, je suis passée au bar-tabac prendre des cigarettes et boire un expresso. Le serveur italien m’a appris une nouvelle phrase : ti volio bene. Je crois que ça veut dire tu me plais.

La place était calme, quelques femmes leur panier sous le bras, et des petits vieux venus jouer leur PMU. J’ai vu le ciel se dégager, les nuages se dissoudre, le soleil revenir. L’air est devenu plus chaud. J’ai sorti mes solaires de mon sac et les ai mises sur mon nez, mes yeux clairs souffrent de trop de lumière.

J’ai fumé une clope en buvant mon café, puis j’ai ramassé mes sacs pour rentrer. J’ai croisé le voisin du dessus dans la rue, il ne m’a pas reconnue, sûrement à cause des lunettes. Et la voisine dans les escaliers, elle m’a dit que mon chat avait encore dévoré son basilic, je lui ai promis de lui en acheter un nouveau.

J’ai grimpé les dernières marches, glissé la clé dans la serrure, je l’ai tournée et j’ai poussé la porte. Pas un bruit, sauf les miaulements du chat herbivore. J’ai déposé mes achats sur la table de la cuisine avant de faire le tour de l’appartement.

Tu n’étais pas là, alors je t’ai attendu.

 

C’était il y a deux mois, déjà.

 

 

 

 

J’ouvre la lourde porte de bois. Grimpe les escaliers sur deux étages, elle sur mes pas. Ouvre la porte de mon appartement que la lumière a déjà envahi.

Il n’est pas grand mais très clair. Les plafonds sont hauts, avec des poutres en bois. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai choisi : il est petit, humide et pas pratique, mais il a des poutres de bois au plafond qui lui donnent un cachet fou.

 

Je n’ai pas besoin d’inviter mon hôte à s’asseoir, elle trouve seule le chemin du canapé. Faut dire, il est confortable, ça se voit au premier coup d’oeil. Face à la fenêtre, face au soleil. Avec ses deux gros coussins rouges qui ne sont qu’invitation au repos.

Je jette mon sac à main sur le bureau, à l’angle de la pièce, et me dirige vers la cuisine. Café.

 

Je me demande si elle a faim, mais je n’ose pas lui poser la question. A vrai dire, je n’ose plus sortir de la cuisine. Alors je traîne, je tourne, je vire. J’attends que le café se fasse. Je déplace et replace mes pots de thé, je soulève la salière et la poivrière, comme ça, pour voir, quoi ?, je ne sais pas, j’ouvre et referme les placards, je vais et viens entre eux et l’évier, je lave le verre de vin qui y était resté. Je sors finalement une moitié de brioche landaise qu’il me reste, et de la confiture d’abricots, au cas où. Une petite assiette, et une petite cuillère. Un couteau. Deux tasses à café, leurs sous-tasses et agitateurs. Le sucrier. Et je dispose le tout sur mon grand plateau en bois. Manquerait plus que la rose rouge, tiens ! je me dis.

 

Un peu fière, je l’avoue, je reviens au salon chargée de mon plateau. Elle est toujours assise dans le canapé. Affalée, plutôt. La tête sur un des gros coussins, les pieds déchaussés posés sur la table basse, elle dort. La lumière du jeune matin la couvre comme d’un voile d’or. Elle est belle, même avec ses peintures tribales made in eye-liner et mascara. Je m’assieds sur le fauteuil et la regarde un moment. Elle a la chair de poule, je le vois sur ses jambes. Alors je me lève sans bruit et attrape la couverture de laine que ma grand-mère m’a tricotée l’hiver dernier, pliée et posée sur le dossier du canapé, et la couvre en prenant soin de ne pas la réveiller.

J’ai sommeil aussi, mais pas envie de dormir. Je bois mon café pendant qu’il est encore chaud et j’allume une cigarette.

 

Le jour est déjà moins jeune, Notre Dame sonne sept heures et j’entends quelques bruits dans la rue. Notamment le voisin siffler son chien. C’est un Golden Rettriver, il s’appelle Laos, j’aime bien. Je me lève pour le regarder courir par la fenêtre, et mes pensées courent avec lui. Je me dis que ce n’est pas mon genre de ramasser les inconnues dans la rue. Je suis d’ordinaire plus méfiante. Sociable, plutôt gentille et généreuse, mais méfiante. En temps normal je lui aurais certainement parlé, sa condition féminine faisant d’elle une alliée plus qu’un danger, je lui aurais aussi proposé un café, mais pas chez moi. Non. La brasserie des Halles m’aurait semblée plus appropriée, et comme elle ouvre à 06h30, c’est très probablement là que nous serions allées. Un café, un croissant, peut-être vingt ou trente euros pour un taxi et au-revoir, bonne journée ! Prends soin de toi. Peut-être appelle-moi. Peut-être.

Voilà ce que j’aurais fait. En temps normal.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris. Mais je n’ai pas réfléchi, pas hésité une seconde avant de l’inviter chez moi. Comme si c’était une autre, en moi, qui avait parlé et agi. Comme si mon cerveau s’était mis en off pour laisser parler mon instinct, ou je ne sais quoi d’autre. L’option m’a parue aussi évidente que mon propre nom, une vérité, tellement écrite que presque accomplie. Pourquoi ? Un autre mystère de la vie…

Peut-être parce qu’il m’a semblé entrevoir son désespoir entre ses cils noicis et collés. Peut-être parce j’ai senti que sa main pourrait attraper la mienne. Avec ses ongles au vernis rouge écaillé. Ou peut-être parce qu’elle ressemblait un peu à un ange, mi-dêchu mi-déchet, un ange aux peintures guerrières et à l’oréole ébourriffée. Ses ailes ont dû rester coincées dans la portière de la voiture qui l’a jetée là.

Je suis fatiguée. Je retourne faire du café.

 

Est-ce son parfum ou le chant de la cafetière italienne ? Elle se réveille.

Ses yeux s’ouvrent d’un coup, d’un seul. Les deux en même temps. Elle me fait presque peur. Elle relève la tête brusquement et fixe la fenêtre. Puis moi. Elle doit se demander où elle est, et ce qu’elle fout là. Je voudrais lui dire bonjour, mais elle a déjà vu le jour, je ne sais donc pas si c’est vraiment approprié, alors je me tais. Carpe. Avec un demi-sourire idiot. Elle reste muette aussi, mais elle ne sourit pas. Une minute, puis deux de silence, le temps qu’elle se souvienne, je pense. Puis :

         Je suppose que le café est froid, maintenant.

         J’en ai refait.

         Cool !

Elle sourit. Enfin. C’est la première fois que je la vois sourire. Ses yeux se plissent beaucoup, et sa bouche mange la moitié de son visage. Elle est jolie. Ses traits paraissent doux, soudain.

Je vais lui chercher une tasse de café. Elle y jette deux sucres et remue très vite la cuillère. Boit.

         Humm…

         Ça fait du bien ?

         Ouais. C’est cool. Je peux te prendre une clope ?

         Tu n’as pas faim ?

         Je sais pas.

         Tiens.

Je lui tends une tranche de brioche.

         Confiture ?

         A quoi ?

         Abricots.

         Ok.

Elle tend le bras, la brioche au bout. J’y étale une grosse cuillère de confiture. Elle la mange en trois bouchées, avant d’en avaler une seconde. Enfin, elle attrape mon paquet de clopes, posé sur la table.

         Il est vide, elle constate.

         Merde !

         Tant pis.

         Je vais aller en chercher.

         Non, t’embête pas. Je peux me passer de fumer

         Pas moi. 

Je me lève, attrape mon sac à main et me dirige vers la porte.

         Hey !

         Oui ?

         Je… Tu crois que je peux prendre une douche ?

Je pose mon sac à terre, lui indique la salle de bain, lui sort une serviette,  et un jean et un tee-shirt du placard de ma chambre, pour après. Lorsque je franchis la porte d’entrée, j’entends déjà l’eau couler.

 

 

Sur le chemin, je croise le serveur italien du petit café de la place. Il me propose un espresso, je lui réponds : – J’peux pas ! On m’attend !

         Ah ?! La chasse a été bonne hier soir ?

         T’es bête ! Rien à voir, je lui réponds en lui claquant une bise sur la joue, et une main sur les fesses. Je le connais bien.

         Si c’est pas pour un homme, alors pourquoi tu cours un dimanche de si bonne heure ?

         Décidément Andrea, tu ne comprendras jamais rien aux femmes… lui dis-je avec un sourire grand comme le monde, en m’éloignant. Je l’entends rire. Je me dépêche.

 

Un Marlboro light pour elle, un Camel pour moi. Et un briquet, j’ai vu que le sien ne marchait plus. Petit, rose, ça lui va bien.

 

Moins de 10 minutes plus tard, je franchis la lourde porte de bois, grimpe les escaliers deux à deux, ouvre la porte de mon appartement. L’eau ne coule plus. La lumière de la salle de bain est éteinte. Le salon vide. Le jean et le tee-shirt que j’avais sortis pour elle sont toujours sur le dossier du canapé. Dessus, une feuille de papier, qu’elle a dû déchirer de mon petit carnet noir, posé sur le bureau :

 

Merci, mais j’ai décidé d’arrêter de fumer.

Louise.