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Daily Archives: juillet 26th, 2008

 

 

Moi, je n’ai pas eu le temps de me demander qui j’étais, pourquoi, comment, combien de temps, et tout ce merdier là. Je n’ai pas eu le luxe de me poser les questions de ma condition. J’avais une vie, il me fallait la vivre, l’assumer, et celle de ma famille aussi. Pas le temps de me masturber le cerveau, pas le temps de me manucurer l’âme. Pas le temps de philosopher. Et finalement, c’est pas plus mal.

 

Il me disait ça, mon père, en regardant ses chaussettes, il avait laissé ses chaussons à l’entrée de ma chambre parce qu’à l’époque j’avais de la moquette. Maintenant, du parquet. Bref.

 

J’étais rentrée en fin d’après-midi, je me souviens, et il m’avait dit on discute ? J’étais surprise, et même plus que ça : je croyais rêver. J’étais un peu anxieuse aussi parce que mon père et moi nous ne parlions jamais. La pluie, le beau temps, le courrier et le chien, pas plus. Alors quand il m’a dit on discute ? je me suis demandée de quoi, et puis pourquoi. Avais-je fait une connerie ? Allais-je avoir droit au sermon paternel ?

Rien de tout cela. Il avait entendu que je me posais des questions sur la vie, et il voulait m’aider à y répondre. Sympa.

Sauf que des réponses, pour lui ben y’en avait pas. Et pas de question non plus. Pas le temps, pas le luxe, comme il disait.

 

Tu sais, la vie, faut la vivre, pas plus. Heureux, pas heureux, on ne peut pas s’encombrer de ce genre de préoccupations. Si ça va, tant mieux, si ça va pas et bien tu patientes, ça ira mieux demain. A courir après le bonheur on s’épuise et on s’essouffle, voilà tout. A trop se poser de question, on ne fait plus rien. Avance, agis, le temps ne t’attend pas pour passer, tu sais.

 

Il me parlait sans trop me regarder, mon père. Moi je l’écoutais comme on écoute un professeur, sans rien perdre ni tout comprendre. J’essayais de l’entendre mais c’était difficile, nous n’avions pas le même langage. Alors je notais ses mots sur la surface de ma mémoire pour les relire un peu plus tard aidée d’un dico, comprendre ma mère. Elle était notre interprète.

 

Le problème de votre génération, c’est qu’il vous faut toujours tout comprendre. Pourquoi on est là ? A quoi ça sert ? Quel est le sens de ? Le seul qu’il y ait, c’est celui de la rotation de la Terre, point. Le sens de la vie, c’est de la naissance à la mort, point. On perd du temps à essayer de comprendre quelque chose qui n’a pas à l’être. On vit et puis on meurt, point. Et entre temps, ben on fait ce qu’on peut, et c’est déjà pas mal si tu veux mon avis.

 

Il était pragmatique, mon père. Il te dressait un schéma de la situation en deux coups de crayons, te faisais la liste, courte toujours, des solutions, et en moins de cinq minutes le problème était résolu. S’il ne l’était pas, c’est que tu ne faisais pas d’effort. Pragmatique, et efficace. L’efficacité était d’ailleurs son maître mot. Ainsi, notre conversation allait m’être utile et tous mes soucis existentiels s’en trouveraient solutionnés. Sinon, c’est que je ne faisais pas d’effort, donc.

 

Tiens, regarde Shakespeare ( ???) : être ou ne pas être. Tu sais comment il a fini Hamlet ? (ben merde alors ! Mon père connaissait vraiment Shakespeare ???) Il est devenu fou. Bref.

Voilà ce que je te propose. Ça fait maintenant un an, plus ou moins, que tu glandes rien. Euh, je veux dire que tu te poses des questions (que je sodomise des mouches, oui, j’ai compris l’idée) et tu ne te sens pas mieux. Alors essaie l’inverse : ne te pose aucune question, à part à quelle heure dois-je prendre mon bus pour arriver à l’heure au boulot, et avance. Bosse tes cours, trouve un job, fais des choix, il est toujours temps de les défaire tu sais. Mets-toi en action plutôt qu’en interrogation et vois ce que ça donne. Si tu ne t’en sens pas mieux, tu pourras revenir à ta masturbation mentale, enfin, à ta philosophie quoi. Ok ?

 

Ok, P’pa. Ok, je vais essayer.

Je lui devais bien ça, à mon père. Lui qui avait pris de son précieux temps et de ses précieux mots pour me les offrir, je pouvais bien lui faire ce plaisir. Et puis, je n’avais pas grand chose à perdre.

 

J’ai fait comme il disait, mon père. J’ai avancé sans me poser de question, et j’ai compris qu’il avait raison. Ou pas tord. Pas complètement.

 

J’ai arrêté mes études et j’ai trouvé un boulot. J’ai quitté l’homme qui ne me rendait ni heureuse ni malheureuse, j’ai aussi quitté mes amis et je m’en suis fait d’autres. J’ai pris un appartement, un chat, une boulangère et un marchand de tabac. Tout ça sans me poser l’ombre d’une question.

J’ai avancé par nécessité. Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix, je ne le saurai probablement jamais, ou alors trop tard, mais ce n’est pas grave, ce n’est plus grave, c’est juste une façon de vivre. Par nécessité.

 

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A quelques mètres de chez moi, sur la gauche, une impasse. La terrasse d’un restaurant s’y installe l’été, l’automne et le printemps. On y boit du bon vin de la région et on y mange de grosses assiettes de fromages et charcuteries. J’aime cet endroit.

Au dessus du restaurant, des fenêtres.

Derrière l’une d’elle vit une femme aux cheveux courts. Je la vois le matin, très tôt, préparer du café ou débarrasser la table de son petit-déjeuner. Je crois qu’elle vit avec un homme, parce que je l’ai vu parler plusieurs fois.

Au dessus, une autre fenêtre, plus petite. Toute la semaine dernière, je n’y ai vu qu’une couette, posée sur la rembarde. A sécher, ou à ranger. Hier, la couette était remplacée par un jeune homme aux cheveux blonds et en bataille. Il était adossé à la fenêtre ouverte et je devinais entre ses mains une guitare. Alors j’ai claqué des doigts pour faire taire la rue et je l’ai entendu. Il jouait un vieil air que je connais bien, j’ai chanté tout bas pour l’accompagner. Knock, knock, knockin’ on heaven’s door…

Plusieurs minutes sont ainsi passées. Dans la rue, les troupes du festival défilaient et au dessus, entre le ciel et la terre, comme suspendus entre deux mondes parallèles, il jouait et je chantais.

Puis il s’est arrêté, a posé sa guitare et s’est penché. Il s’est ensuite retourné et face à la fenêtre il a allumé une cigarette. Là, il m’a vue. Et il a disparu.

Je suis restée un moment à regarder vers lui en souriant mais il n’est pas revenu.


Je l’ai revu ce matin. Il fumait de nouveau, penché à la fenêtre. Je n’ai pas osé me montrer, je l’ai regardé se pencher de plus en plus dangereusement jusqu’à ce que son téléphone sonne, je suppose, il a disparu une nouvelle fois.


Avant que le restaurant n’installe sa terrasse, je suis descendue. Exactement sous la fenêtre de mon musicien, j’ai écrit sur l’asphalte à la craie : la terre est basse, tu sais.