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C’était en mars, je m’en souviens, il pleuvait et il faisait froid.

J’avais fui mon lit et la maison parce que le sommeil lui même me fuyait. J’errais alors comme un animal perdu dans mes draps, incapable de dormir, incapable de rêver, je fumais des cigarettes en écoutant Mozart. Ou Haendel. Alors un soir, j’ai fui.

 

J’ai roulé longtemps, une heure ou presque, je ne savais en quelle direction. Sur ma route, j’ai croisé un café. Il y avait de la lumière alors je suis entré. L’endroit n’était pas beau, et il sentait la friture, mais de vieilles enceintes au dessus du comptoir diffusaient du Hendrix alors je suis resté. Je me suis approché du bar, et j’ai demandé un café. J’ai roulé une cigarette pendant que le barman me le servait. Lorsque je l’ai allumée, Jimi jouait the wind cries Mary et j’ai entendu la porte s’ouvrir derrière moi. Des bruits de pas. Des talons. J’ai senti son parfum avant de voir son visage, il était fleuri et poudré.

 

Elle a marché tout droit vers le bar et s’est arrêté près de moi. J’ai senti son regard, mais je n’ai pas bougé, le nez plongé dans mon café. Elle a commandé un verre de Chardonnay, sa voix était grave et un peu rauque, je l’ai immédiatement aimée. J’ai sorti de ma poche ce petit carnet qui me suit partout pour y inscrire ces mots : une voix est une vie. Elle m’a demandé du feu, c’est alors que je l’ai regardé.

Lentement, j’ai levé les yeux sur elle. Des escarpins noirs, des bas opaques, une robe et sur les hanches une ceinture, un gros gilet couleur sable et une écharpe. Des cheveux bruns et bouclés, mouillés par la pluie, son mascara avait légèrement coulé. Ses joues étaient roses, ses lèvres fines et claires. Ses mains longues et élégantes, elles ont entouré la flamme du briquet que je lui tendais. Je l’ai trouvée belle. Elle m’a souri.

 

Alors je lui ai dit que j’aimais Hendrix, et aussi le vent. Elle m’a dit qu’elle s’appellait Marion et qu’elle était morte d’une overdose, à Woodstock, pendant le concert du guitariste légendaire. J’ai souri. Les enceintes ont diffusé summertime, avec Janis Joplin, et nous n’avons plus rien dit, nous avons écouté. J’aimais la façon dont sa main tenait sa cigarette, et sa manière de faire danser le vin dans son verre. Je la regardais sans trop le montrer.

 

A la fin du morceau, j’ai commandé un autre café, et un Chardonnay pour elle. Elle m’a remercié sans un mot, avec un sourire.

Je lui ai dit que je dormais peu, elle m’a répondu qu’elle fumait beaucoup. Je lui ai dit que je prenais la voiture en pleine nuit pour fuir mon lit, elle m’a dit qu’elle écoutait de vieux disques de jazz, plongée dans le noir. Je lui ai dit que je n’étais pas très heureux, mais que je ne me plaignais pas, elle m’a répondu avec une phrase d’Hugo, je crois : la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

 

Un peu plus tard, nous étions toujours au comptoir, je me suis excusé et me suis rendu aux toilettes. En me lavant les mains, j’ai regardé mon reflet dans le miroir : j’aurais voulu être plus jeune et plus beau, mais j’ai souri quand même, parce qu’elle m’avait parlé.

 

Quand je suis revenu, elle n’était plus là. J’ai demandé au barman, il ne savais pas, les deux vieux qui jouaient aux cartes non plus. Je l’ai cherchée un peu dans la rue avant de rentrer chez moi.

 

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