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Daily Archives: juillet 23rd, 2008

 

 

C’était en mars, je crois. Il pleuvait et il faisait froid.

Mes nuits étaient blanches, je les teintais de jazz et de fumée, j’avais oublié jusqu’au sens même du mot sommeil.

Ce soir-là, j’avais écouté en boucle le concert de Coltrane avec le Thelonious Monk Quartet, au Carnegie Hall, en regardant par la fenêtre la nuit tomber. Je venais de terminer ma dernière bouteille de Chateauneuf et je n’avais plus de cigarette. Alors je suis sortie.

 

J’ai roulé un moment avant de trouver un bar-tabac qui fermait. J’ai fait un peu de charme au serveur et il a accepté de me vendre des clopes, mais il était trop tard pour boire un verre. J’ai repris la voiture.

 

Il y avait ce petit café ouvert, au bord de la route. Il était vieux et un peu sale, mais de dehors j’ai entendu Hendrix alors je suis entrée. Deux petits vieux jouaient aux cartes, le barman essuyait des verres et un homme, au comptoir, fumait devant un café. Je me suis approchée de lui et j’ai commandé un verre de Chardonnay.

Jimi a joué the wind cries Mary et l’homme a sorti un carnet de sa poche, sur lequel il griffonna quelques mots. Puis j’ai senti son regard sur moi. Je l’ai laissé faire, c’était doux, chaud, agréable. Il m’a offert du feu et nous avons parlé.

Il n’était ni jeune ni vieux, ils faisaient partie de ces gens qui n’ont pas d’âge apparent. Il portait un jean noir, un gros pull à col roulé noir, un cuir noir et une écharpe noire. Ses mains étaient petites et larges, et ses yeux avaient la couleur du fond de l’océan. Son visage était beau et calme, je lui ai souri.

 

Alors il m’a dit qu’il aimait Hendrix, et aussi le vent. Je lui ai répondu que je m’appelais Marion et que j’étais morte d’un overdose, à Woodstock, pendant le concert du guitariste légendaire.  Il a souri. Les vieilles enceintes ont diffusé summertime, Janis Joplin chantait, nous avons cessé de parler pour mieux écouter. Je sentais qu’il me regardait, encore, je le laissais faire, encore, j’aimais vraiment ça, son regard sur moi.

Il a commandé un autre café et un verre de Chardonnay, pour moi. Je le remerciai d’un sourire.

 

Il m’a dit qu’il dormait peu, je lui ai répondu que je fumais beaucoup. Il m’a dit qu’il prenait la voiture en plein lui pour fuir son lit, je lui ai parlé du jazz que j’écoutais, dans  le noir de la nuit et de mon salon. Il m’a dit qu’il n’était pas très heureux, mais qu’il ne s’en plaignais pas, il avait l’air résigné. J’ai alors cité Hugo : la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

 

Peu après, il s’est excusé et s’est rendu aux toilettes. J’ai allumé une dernière cigarette et j’ai réglé ma première consommation. J’ai hésité un instant, et suis finalement sortie.

Par la fenêtre, je l’ai regardé me chercher.

 

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C’était en mars, je m’en souviens, il pleuvait et il faisait froid.

J’avais fui mon lit et la maison parce que le sommeil lui même me fuyait. J’errais alors comme un animal perdu dans mes draps, incapable de dormir, incapable de rêver, je fumais des cigarettes en écoutant Mozart. Ou Haendel. Alors un soir, j’ai fui.

 

J’ai roulé longtemps, une heure ou presque, je ne savais en quelle direction. Sur ma route, j’ai croisé un café. Il y avait de la lumière alors je suis entré. L’endroit n’était pas beau, et il sentait la friture, mais de vieilles enceintes au dessus du comptoir diffusaient du Hendrix alors je suis resté. Je me suis approché du bar, et j’ai demandé un café. J’ai roulé une cigarette pendant que le barman me le servait. Lorsque je l’ai allumée, Jimi jouait the wind cries Mary et j’ai entendu la porte s’ouvrir derrière moi. Des bruits de pas. Des talons. J’ai senti son parfum avant de voir son visage, il était fleuri et poudré.

 

Elle a marché tout droit vers le bar et s’est arrêté près de moi. J’ai senti son regard, mais je n’ai pas bougé, le nez plongé dans mon café. Elle a commandé un verre de Chardonnay, sa voix était grave et un peu rauque, je l’ai immédiatement aimée. J’ai sorti de ma poche ce petit carnet qui me suit partout pour y inscrire ces mots : une voix est une vie. Elle m’a demandé du feu, c’est alors que je l’ai regardé.

Lentement, j’ai levé les yeux sur elle. Des escarpins noirs, des bas opaques, une robe et sur les hanches une ceinture, un gros gilet couleur sable et une écharpe. Des cheveux bruns et bouclés, mouillés par la pluie, son mascara avait légèrement coulé. Ses joues étaient roses, ses lèvres fines et claires. Ses mains longues et élégantes, elles ont entouré la flamme du briquet que je lui tendais. Je l’ai trouvée belle. Elle m’a souri.

 

Alors je lui ai dit que j’aimais Hendrix, et aussi le vent. Elle m’a dit qu’elle s’appellait Marion et qu’elle était morte d’une overdose, à Woodstock, pendant le concert du guitariste légendaire. J’ai souri. Les enceintes ont diffusé summertime, avec Janis Joplin, et nous n’avons plus rien dit, nous avons écouté. J’aimais la façon dont sa main tenait sa cigarette, et sa manière de faire danser le vin dans son verre. Je la regardais sans trop le montrer.

 

A la fin du morceau, j’ai commandé un autre café, et un Chardonnay pour elle. Elle m’a remercié sans un mot, avec un sourire.

Je lui ai dit que je dormais peu, elle m’a répondu qu’elle fumait beaucoup. Je lui ai dit que je prenais la voiture en pleine nuit pour fuir mon lit, elle m’a dit qu’elle écoutait de vieux disques de jazz, plongée dans le noir. Je lui ai dit que je n’étais pas très heureux, mais que je ne me plaignais pas, elle m’a répondu avec une phrase d’Hugo, je crois : la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

 

Un peu plus tard, nous étions toujours au comptoir, je me suis excusé et me suis rendu aux toilettes. En me lavant les mains, j’ai regardé mon reflet dans le miroir : j’aurais voulu être plus jeune et plus beau, mais j’ai souri quand même, parce qu’elle m’avait parlé.

 

Quand je suis revenu, elle n’était plus là. J’ai demandé au barman, il ne savais pas, les deux vieux qui jouaient aux cartes non plus. Je l’ai cherchée un peu dans la rue avant de rentrer chez moi.

 

 

Pause déjeuner en salle des professeurs. Il préfèrerait manger avec les élèves, au réfectoire, mais ses collègues mettent un tel point d’honneur à se réunir qu’il ne voudrait pas faire tâche en s’exilant.

Aujourd’hui, c’est Pierre Jacob, professeur de mathématiques, qui lui raconte sa vie. Parce que oui, tout le monde raconte sa vie à Monsieur Martin, depuis toujours. Même quand il était gamin, ses camarades de classes lui disaient leurs chagrins, et plus tard les filles lui faisaient de sacrées confidences sur l’oreiller, maintenant ce sont majoritairement des adultes ennuyeux qui lui parlent de leurs difficultés diverses et variées, et parfois les gamins, quand il a bien fait son boulot.

Aujourd’hui, donc, c’est Pierre Jacob et ses problèmes de discipline avec le petit Kevin.

         C’est la deuxième colle que je lui donne depuis lundi. Et on est mardi ! Je ne sais plus que faire avec ce gamin, je ne sais plus que faire!

         Qu’as tu essayé ?

         Tout ! J’ai tout essayé ! Les exercices supplémentaires, les lignes, le coin, les colles, et même l’exclusion de mes cours, la semaine dernière.

         Et lui parler ?

         Pardon ?

         Lui parler, tu as essayé ?

         Lui parler de quoi ?

         Je sais pas, de son comportement par exemple…

         Tu parles ! Parce que tu crois que ça va changer quelque chose ? On ne peut rien en tirer de ce gamin, crois moi. Il faut juste que je trouve un moyen de le calmer pour pouvoir donner mes cours en paix, s’il ne veut pas apprendre après tout c’est son problème.

        

         Il ne te cause pas d’ennui à toi ?

         Kevin ? Pas le moins du monde. Il est très calme pendant mes cours.

         … Oui, mais toi tu es prof de dessin, c’est pas pareil.

         Tu as raison, c’est pas pareil.

Monsieur Martin se lève, son plateau à la main. Il le débarrasse et sors dans la cours fumer une cigarette. Fuir les énormités de ses collègues, surtout. Il a tellement de mal à entendre les gens parler, il voudrait parfois qu’ils se taisent, tous, qu’ils l’oublient, qu’ils ne le voient plus, plus jamais. Disparaître. Et renaître. Ailleurs, autrement. Là où tout serait différent, où il serait enfin lui et pas celui qu’on attend. Un autre monde, pareil à celui-ci mais libre, tellement libre. Voilà à quoi pensais Monsieur Martin, systématiquement, en fumant sa cigarette dans la cours de récréation après le déjeuner.

 

Il fait quelques pas et allume son téléphone portable. La voix Orange lui annonce qu’il a un nouveau message. Il l’écoute. C’est elle. Elle pleure. Elle dit qu’elle veut le voir, qu’elle va mal, qu’elle a besoin de lui parler. Il la rappelle aussitôt, il passera la voir à la sortie des cours, ils parleront. Quand il raccroche, elle semble rassurée.

La sonnerie retentit, il regagne sa classe sans pensée particulière, il sait comment les choses vont se passer : il sortira et sautera dans sa voiture pour la retrouver dans ce petit café où ils ont leurs habitudes, elle lui racontera son malheur, l’indifférence de son mari, sa froideur, sa distance, son besoin à elle de chaleur, d’amour, de bonheur qu’après tout elle mérite. Il l’écoutera et la consolera, sûrement il lui fera l’amour, dans la voiture ou à l’hôtel peut-être, parfois ils vont à l’hôtel. Il lui donnera la tendresse dont elle a besoin, il se convaincra que c’est ce qu’il veut lui aussi, à coups de reins et de langue il se fabriquera l’illusion de l’amour, il lui dira des mots doux, c’est probable, de belles déclarations dont il a le secret, il est très fort en déclarations de toutes sortes, il connaît les mots et sait les manipuler. Puis il rentrera retrouver celle qu’il a quitté sans un regard le matin même, et il fabriquera une autre illusion : celle d’un mariage heureux, d’une vie parfaite.

 

Il est un formidable illusionniste. Un illusionniste malheureux.