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Mais qui étais-tu ? La question commençait à m’obséder.

Je te fréquentais depuis des semaines déjà, et je ne savais rien de toi. Enfin, si : je savais que tu prenais du café au lait le matin, et des tartines beurrées. Ta confiture préférée était celle de pêches. Tu travaillais dans l’informatique et te passionnais pour la musique. Tu jouais un peu de guitare, un peu de piano, un peu de percussions aussi. Tu ne portais que des costumes sombres et tes jeans étaient bruts, et tes chaussures noires. Tu vivais dans le 1er arrondissement, en location depuis 3 ans. Et ta cuisine favorite était italienne. Mais à part ces points de détails qui certes nous réunissaient, je ne savais rien.

Rien de ton histoire, par exemple. J’avais cru comprendre qu’elle était douloureuse, mais s’agissait-il de ton parcours familial, personnel, professionnel ? Tu m’avais simplement dit que le passé devait rester à sa place, que devais-je en déduire ?

Peut-être n’avais-je rien à déduire, rien à comprendre, rien à savoir. Peut-être que ce que tu m’apprenais au fil du temps était suffisant. Mais non. Pas pour moi.

Parce que moi, j’aime savoir, je suis une grande curieuse. Attention, ce n’est pas de la curiosité mal placée, genre savoir pour le plaisir de savoir, non, c’est plutôt de l’intérêt, oui, c’est ça, je m’intéresse aux gens, j’aime connaître leur parcours pour mieux les comprendre, et certainement mieux les satisfaire. Délimiter leurs zones d’ombre, deviner leurs cicatrices, me plonger dans leurs souvenirs pour que se dévoile leur personnalité. Et puis, d’ordinaire les gens me parlent. Ils se confient beaucoup à moi, même ceux que je ne connais que peu. Ils me racontent, me disent leurs secrets, je dois inspirer confiance, même si je ne me l’explique pas.

Oui, enfin, de toute évidence, ce phénomène n’était pas universel. Et en quatre semaines, la seule chose que j’avais appris sur toi, était la nationalité de ton père : il était américain. Ce qui expliquait ton parfait accent, mais pas davantage. Alors un matin, je décidai de te découvrir, par ou malgré toi.

 

Lorsque nous passions la nuit ensemble, ce qui arrivait au minimum deux fois par semaine, c’était le plus souvent chez toi. Je vivais alors en colocation avec ma soeur, et bien que notre entente soit plus que parfaite, l’intimité de chacune était forcément restreinte.

Ainsi, je passais les week-end chez toi, du vendredi soir au dimanche même heure, laissant à ma soeur la jouissance de l’appartement et, surtout, gardant ma vie privée bien privée. Et puis, moi j’aime sortir du lit nue après une nuit d’ébats, faire du café nue, et prendre le petit-déjeuner nue, sur le canapé, difficile à réaliser devant la soeur.

Parfois, tu avais des choses à faire le samedi matin, des courses ou des rendez-vous quelconques, tu me laissais alors les clés de son appartement pour que je puisse aller et venir à ma guise en t’attendant, tu rentrais toujours déjeuner avec moi. J’en profitais pour me balader en ville, lécher les vitrines des magasins ou des marchands d’art africain rue Bonarparte et dans le coin. J’aimais faire quelques pas dans le jardin des Tuileries au petit matin, boire un café sur un banc en fumant ma première cigarette de la journée.

 

Ce matin-là, il m’avais dit rentrer vers 13h, il était à peine 9h quand je me retrouvai seule dans ton appartement. Il me fallut moins de dix secondes pour comprendre que je tenais là l’occasion parfaite et je fis la chose la plus honteuse probablement que je n’ai jamais faite : j’ai fouillé.

J’ai détesté ça, à chaque geste ma culpabilité s’intensifiait mais le suspens aussi, je m’en voulais d’ouvrir tes tiroirs, tes placards, mais je ne pouvais m’en empêcher, et plus je cherchais plus je me persuadais que ce que j’allais trouver aller transformer la suite de notre histoire.

 

Ton agenda ne m’apprit rien, puisque c’était celui de l’année passée. Tu devais conserver l’actuel sur toi, logique. Je remarquai de nombreux noms étrangers, probablement américains, j’en déduisais qu’ils étaient des relations de ton père, ou de boulot, les deux tenaient la route mais m’importaient peu au final. Sur deux mois, mars et avril, revenait souvent le prénom Helen. Et Mark sur juillet / août. Les trois derniers mois de l’année étaient jonchés de Barbara. Des conquêtes ? Des amis ? Des clients ? Etais-tu bisexuel ? J’étais si obsédée que rien ne m’aurait étonné. J’étais surtout prête à tout imaginer.

Tu avais passé le début du printemps à New-York, apparemment. Mais à part les vols aller puis retour, rien d’autres n’était noté sur cette période.

 

Les tiroirs de ton bureau ne contenaient rien que des papiers en tous genre, administratifs et autres, rien qui ne m’intéressait. Pas une lettre d’amour ni la moindre photo, j’étais déçue.

Même choses pour tes placards. Que du conventionnel, de l’attendu, du normal quoi.

Dans l’armoire de ta chambre, en bas à droite, sous trois boîtes de chaussures italiennes je trouvai une autre boîte, de bois : les battements de mon coeur s’accélérèrent, je tenais quelque chose, forcément. J’ouvrais la boîte lentement, comme je l’aurais fait avec un coffre à trésor : un sachet plastique contenant de grosses dents, de sagesse certainement, on te les avais donc enlevées, tout comme moi ; un autre sachet avec du sable dedans, que je faillis renverser d’ailleurs, mais sans explication sur sa provenance ; des photos d’un gamin, je supposai que c’était toi considérant la ressemblance, ainsi que le jaunissement des clichés ; un vieil exemplaire corné d’un Shakespeare, dans la langue ; une pierre d’ambre en pendentif et une enveloppe. C’est évidemment cette dernière qui retint mon attention.

Je m’assis sur le lit pour l’ouvrir. Elle semblait dater, elle était un peu froissée, salie. J’en sortis une lettre, comme je l’imaginais. C’était ton écriture, et c’était en anglais. Ça commençait par So dear You, finissait par with love, all my love, et entre les deux il était question d’adieux. Je n’étais pas sûre de comprendre qui tu quittais sur ces pages, ni pourquoi, tu parlais juste de chemins qui se croisent et se décroisent, d’accidents et de hasards, de destin ineluctable et des réponses toujours à venir. Certaines de tes phrases étaient d’une poésie que je ne te connaissais pas, et quelques références à la littérature française m’ont pour le moins troublée. Sans compter que le fait que cette lettre ne fût jamais envoyée posait tout un tas de questions. Mais je n’en découvris pas plus.

Mon besoin de savoir était à son comble. Justement parce que non comblé.

 

C’est sous le lit que je l’ai trouvé. Sans le chercher.

En replaçant la lettre dans l’enveloppe, j’ai fait tomber un de ses feuillets qui glissa sous le sommier. Je me penchai pour le ramasser et découvris ainsi l’objet. Je ne l’identifiai pas aussitôt, il trônait sur le plancher à l’exact milieu du lit, enveloppé dans un linge couleur sable. C’était du lin, et il cachait un carnet.

Un gros carnet à la couverture de cuir marron, avec un élastique l’encerclant pour le tenir fermé. Un vrai carnet de route, de voyage, plein de promesses, je me disais. Je le caressais un moment, constatant son épaisseur, sa densité, imaginant le contenu de ses pages… Je crevais d’envie de l’ouvrir, le découvrir, le dévorer, mais je ressentais une certaine appréhension, comme un warning, certainement le fruit de ma grande culpabilité car j’étais pleinement consciente du caractère de mon geste, impardonnable.

J’eus envie d’une tasse de café. Je posai le carnet sur la table basse du salon le temps de préparer les renforts. Quinze minutes plus tard, j’étais confortablement installée dans le canapé, la tasse à la main, dans l’autre main une clope et sur les genoux le fameux carnet.

 

Je retirai son élastique très lentement, comme pour apprécier le frisson, l’adrénaline, créés par ce geste somme toute banal. Combien de fois avais-je ôté l’élastique de mon propre carnet ? Mais voilà, il s’agissait de mes écrits, mes récits, jamais auparavant je n’avais plongé, en toute clandestinité, dans l’intimité de quelqu’un. Sous la couverture, une vieille carte postale de la statue de la liberté, et sur la première page une sorte de préambule : l’histoire commençait le 1er janvier 2000, une nouvelle année, un nouveau siècle, une nouvelle vie disais-tu, tu débarquais à Paris. Tiens, je pensais que tu avais toujours habité la capitale. Une petite phrase de rien sur ton enfance m’appris que tu étais né à San Francisco, tu ne m’avais pas dit que tu avais la double nationalité. Que m’avais-tu caché d’autre ?

Des tas de choses.

 

Je plongeai dans tes pages comme on plonge dans un bon bouquin, le suspens, les rebondissements, les surprises et les révélations, tout y était. Je découvrais ta vie dans le détail de tes émotions les plus secrêtes, peut-être les plus refoulées. A mesure que je tournais les pages, je comprenais le terrible de ce que je faisais mais il était trop tard, je ne pouvais m’arrêter, j’étais complètement absorbée. Si bien que je ne vis pas le temps passer.

Et je ne t’entendis pas rentrer.

 

Tu as eu le temps d’enlever ta veste et tes chaussures, tu étais en chemise et pieds nus lorsque tu m’es apparu. Tu devais m’observer depuis quelques secondes, à en juger par ton regard. Il était noir comme je ne l’avais jamais vu. Tu te tenais droit, à l’entrée du salon, les bras le longs du corps et les muscles tendus. Tes poings de sont serrés lorsque j’ai levé les yeux sur toi. J’ai immédiatement fermé le carnet avec un oups !tout à fait ridicule, et l’ai posé sur la table. J’ai mis mes mains sur ma bouche, comme une gamine prise en faute. Tu me laissas une longue minute de silence, pour me donner le temps de prendre conscience de la gravité du moment, sûrement. Puis, d’une voix grave et étonnement calme :

         Qu’est ce que tu fais ?

Je bredouillais un pardon, je suis désolée, je ne voulais pas, enfin, je ne… je ne… je… pardon, pardon, pardon, pardon.

Je m’attendais à une grosse conversation. Des phrases du genre : « tu te rends compte de ce que tu as fait ? », « tu as trahi ma confiance, tu as violé mon intimité ! », « qu’est ce qui t’a pris ? Non mais qu’est ce qui t’a pris de faire ça ??! », auquelles j’aurais répondu, toujours en bafouillant : « je suis désolée, vraiment désolée, je sais que ce que j’ai fait est horrible, mais je voulais te connaître, te découvrir, te comprendre… ». Tu m’aurais certainement coupée avec un « comprendre quoi ? Tu crois pas qu’il y a d’autres moyens de me découvrir, de me connaître ? ». Et moi : « Si, bien sûr que si, je sais pas ce qui m’a pris, pardonne moi je t’en prie, je suis désolée, je suis tellement désolée ». Enfin, quelque chose du genre, quoi. Mais il n’y eu rien de tout cela.

 

Tu pris place dans le fauteuil, face à moi, le dos bien appuyé contre le dossier. Tu fermas les yeux une seconde et toujours de la même voix grave et calme tu dis :

         Prends tes affaires et va-t-en.

         Pardonne moi, je suis tellement désolée si tu savais, je vais t’expliquer, je..

         Prends tes affaires et va-t-en.

Tu n’eus pas besoin de le répéter une troisième fois, à ton regard je compris que tu étais plus sérieux que jamais et que je n’avais ni mot à dire ni choix. J’obéis donc.

 

En descendant les escaliers, j’admis qu’à ta place je n’aurais pas réagi autrement. Je l’admis, mais j’avais bon espoir de pardon, même si je savais qu’il te faudrait du temps. Je décidai de laisser passer un ou deux jours avant de t’appeler, ou de t’écrire peut-être.

 

 

J’ai fait les deux. Et je les fais encore. Tous les jours d’abord, maintenant toutes les semaines, je commence à comprendre que  mes efforts seront vains.

 

C’était il y a un an, aujourd’hui exactement.

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