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J’ouvre la lourde porte de bois. Grimpe les escaliers sur deux étages, elle sur mes pas. Ouvre la porte de mon appartement que la lumière a déjà envahi.

Il n’est pas grand mais très clair. Les plafonds sont hauts, avec des poutres en bois. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai choisi : il est petit, humide et pas pratique, mais il a des poutres de bois au plafond qui lui donnent un cachet fou.

 

Je n’ai pas besoin d’inviter mon hôte à s’asseoir, elle trouve seule le chemin du canapé. Faut dire, il est confortable, ça se voit au premier coup d’oeil. Face à la fenêtre, face au soleil. Avec ses deux gros coussins rouges qui ne sont qu’invitation au repos.

Je jette mon sac à main sur le bureau, à l’angle de la pièce, et me dirige vers la cuisine. Café.

 

Je me demande si elle a faim, mais je n’ose pas lui poser la question. A vrai dire, je n’ose plus sortir de la cuisine. Alors je traîne, je tourne, je vire. J’attends que le café se fasse. Je déplace et replace mes pots de thé, je soulève la salière et la poivrière, comme ça, pour voir, quoi ?, je ne sais pas, j’ouvre et referme les placards, je vais et viens entre eux et l’évier, je lave le verre de vin qui y était resté. Je sors finalement une moitié de brioche landaise qu’il me reste, et de la confiture d’abricots, au cas où. Une petite assiette, et une petite cuillère. Un couteau. Deux tasses à café, leurs sous-tasses et agitateurs. Le sucrier. Et je dispose le tout sur mon grand plateau en bois. Manquerait plus que la rose rouge, tiens ! je me dis.

 

Un peu fière, je l’avoue, je reviens au salon chargée de mon plateau. Elle est toujours assise dans le canapé. Affalée, plutôt. La tête sur un des gros coussins, les pieds déchaussés posés sur la table basse, elle dort. La lumière du jeune matin la couvre comme d’un voile d’or. Elle est belle, même avec ses peintures tribales made in eye-liner et mascara. Je m’assieds sur le fauteuil et la regarde un moment. Elle a la chair de poule, je le vois sur ses jambes. Alors je me lève sans bruit et attrape la couverture de laine que ma grand-mère m’a tricotée l’hiver dernier, pliée et posée sur le dossier du canapé, et la couvre en prenant soin de ne pas la réveiller.

J’ai sommeil aussi, mais pas envie de dormir. Je bois mon café pendant qu’il est encore chaud et j’allume une cigarette.

 

Le jour est déjà moins jeune, Notre Dame sonne sept heures et j’entends quelques bruits dans la rue. Notamment le voisin siffler son chien. C’est un Golden Rettriver, il s’appelle Laos, j’aime bien. Je me lève pour le regarder courir par la fenêtre, et mes pensées courent avec lui. Je me dis que ce n’est pas mon genre de ramasser les inconnues dans la rue. Je suis d’ordinaire plus méfiante. Sociable, plutôt gentille et généreuse, mais méfiante. En temps normal je lui aurais certainement parlé, sa condition féminine faisant d’elle une alliée plus qu’un danger, je lui aurais aussi proposé un café, mais pas chez moi. Non. La brasserie des Halles m’aurait semblée plus appropriée, et comme elle ouvre à 06h30, c’est très probablement là que nous serions allées. Un café, un croissant, peut-être vingt ou trente euros pour un taxi et au-revoir, bonne journée ! Prends soin de toi. Peut-être appelle-moi. Peut-être.

Voilà ce que j’aurais fait. En temps normal.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris. Mais je n’ai pas réfléchi, pas hésité une seconde avant de l’inviter chez moi. Comme si c’était une autre, en moi, qui avait parlé et agi. Comme si mon cerveau s’était mis en off pour laisser parler mon instinct, ou je ne sais quoi d’autre. L’option m’a parue aussi évidente que mon propre nom, une vérité, tellement écrite que presque accomplie. Pourquoi ? Un autre mystère de la vie…

Peut-être parce qu’il m’a semblé entrevoir son désespoir entre ses cils noicis et collés. Peut-être parce j’ai senti que sa main pourrait attraper la mienne. Avec ses ongles au vernis rouge écaillé. Ou peut-être parce qu’elle ressemblait un peu à un ange, mi-dêchu mi-déchet, un ange aux peintures guerrières et à l’oréole ébourriffée. Ses ailes ont dû rester coincées dans la portière de la voiture qui l’a jetée là.

Je suis fatiguée. Je retourne faire du café.

 

Est-ce son parfum ou le chant de la cafetière italienne ? Elle se réveille.

Ses yeux s’ouvrent d’un coup, d’un seul. Les deux en même temps. Elle me fait presque peur. Elle relève la tête brusquement et fixe la fenêtre. Puis moi. Elle doit se demander où elle est, et ce qu’elle fout là. Je voudrais lui dire bonjour, mais elle a déjà vu le jour, je ne sais donc pas si c’est vraiment approprié, alors je me tais. Carpe. Avec un demi-sourire idiot. Elle reste muette aussi, mais elle ne sourit pas. Une minute, puis deux de silence, le temps qu’elle se souvienne, je pense. Puis :

         Je suppose que le café est froid, maintenant.

         J’en ai refait.

         Cool !

Elle sourit. Enfin. C’est la première fois que je la vois sourire. Ses yeux se plissent beaucoup, et sa bouche mange la moitié de son visage. Elle est jolie. Ses traits paraissent doux, soudain.

Je vais lui chercher une tasse de café. Elle y jette deux sucres et remue très vite la cuillère. Boit.

         Humm…

         Ça fait du bien ?

         Ouais. C’est cool. Je peux te prendre une clope ?

         Tu n’as pas faim ?

         Je sais pas.

         Tiens.

Je lui tends une tranche de brioche.

         Confiture ?

         A quoi ?

         Abricots.

         Ok.

Elle tend le bras, la brioche au bout. J’y étale une grosse cuillère de confiture. Elle la mange en trois bouchées, avant d’en avaler une seconde. Enfin, elle attrape mon paquet de clopes, posé sur la table.

         Il est vide, elle constate.

         Merde !

         Tant pis.

         Je vais aller en chercher.

         Non, t’embête pas. Je peux me passer de fumer

         Pas moi. 

Je me lève, attrape mon sac à main et me dirige vers la porte.

         Hey !

         Oui ?

         Je… Tu crois que je peux prendre une douche ?

Je pose mon sac à terre, lui indique la salle de bain, lui sort une serviette,  et un jean et un tee-shirt du placard de ma chambre, pour après. Lorsque je franchis la porte d’entrée, j’entends déjà l’eau couler.

 

 

Sur le chemin, je croise le serveur italien du petit café de la place. Il me propose un espresso, je lui réponds : – J’peux pas ! On m’attend !

         Ah ?! La chasse a été bonne hier soir ?

         T’es bête ! Rien à voir, je lui réponds en lui claquant une bise sur la joue, et une main sur les fesses. Je le connais bien.

         Si c’est pas pour un homme, alors pourquoi tu cours un dimanche de si bonne heure ?

         Décidément Andrea, tu ne comprendras jamais rien aux femmes… lui dis-je avec un sourire grand comme le monde, en m’éloignant. Je l’entends rire. Je me dépêche.

 

Un Marlboro light pour elle, un Camel pour moi. Et un briquet, j’ai vu que le sien ne marchait plus. Petit, rose, ça lui va bien.

 

Moins de 10 minutes plus tard, je franchis la lourde porte de bois, grimpe les escaliers deux à deux, ouvre la porte de mon appartement. L’eau ne coule plus. La lumière de la salle de bain est éteinte. Le salon vide. Le jean et le tee-shirt que j’avais sortis pour elle sont toujours sur le dossier du canapé. Dessus, une feuille de papier, qu’elle a dû déchirer de mon petit carnet noir, posé sur le bureau :

 

Merci, mais j’ai décidé d’arrêter de fumer.

Louise.

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