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Notre Dame des Doms sonne 6 heures. Le soleil se lève.

Je rentre à peine, et avec peine, d’une soirée trop arrosée, enfumée, abusée. Les pavés de la grande place du Palais ne me facilitent pas la tâche. Pourtant, j’en ai grande pratique, voilà quatre ans que je les arpente, je vis sans doute dans la ville la plus pavée du pays. Des pavés qui lui donnent de très jolies rues, jolies mais douloureuses. Et les 12cm de talons que je porte n’arrangent rien. Indispensables 12cm, sans lesquels mes jambes sont désesperemment petites et ridicules, surtout dans la courte robe noire que j’ai choisie de porter hier soir. Je m’arrête un instant, autant pour retrouver l’équilibre que pour regarder la première lumière du jour avaler lentement les pavés. Elle est sublime et je l’aime, pourtant je ne la vois jamais, parce qu’elle implique une nuit blanche dont je mets trois jours à payer le prix. Mais que j’aime ces moments fugaces et spontanés qui me font penser que finalement, je suis au bon endroit, au bon moment.

Cigarette. Pour célébrer. Ou me fournir un bon prétexte pour rester quelques minutes de plus à contempler.

 

Il est si tôt pour un dimanche matin qu’il n’y a pas un bruit sur la place. Le café n’a pas encore ouvert ses portes, mon voisin et son chien dorment encore. Ou bien ils prennent leur petit-déjeuner. Seuls les oiseaux sont réveillés, leur chant accompagne à la perfection les évènements. Comme ce morceau de classique dont j’ai perdu le nom, dans cette scène du film de Bertolucci, beauté volée, quand Liv Tyler arrive chez la soeur de sa mère en Toscane : elle traverse la cuisine, se rend sur la terrasse où sa tante dort dans une chaise longue, prend une cerise sur la table et croque dedans. Le soleil de midi éblouit les vignes, la brise d’été balade le parfum des champs d’oliviers, et la musique vient parfaire le spectacle. Et bien ce matin, c’est pareil avec le chant des oiseaux. Et ce moment si parfait n’appartient qu’à moi. J’en frissonne de plaisir, consciente de mon privilège.

 

Soudain une voiture dévale en trombe l’allée pavée et vient troubler la tranquilité du lieu. Elle s’arrête devant le Conservatoire. La portière s’ouvre, côté passager. Du mouvement à l’intérieur, on dirait. Des cris. De femme. Et la femme tombe du véhicule, poussée, probablement. Et la voiture démarre, prend à droite, rue de la monnaie, puis disparaît. Laissant là, sur les pavés, la femme qui a crié.

Elle est couchée, ne bouge pas. Comme un animal mort. Abattu. Je me dis que je ne devrais pas la regarder de la sorte, avec autant d’insistance, comme si elle était le nouveau spectacle auquel j’assistais. Mais je ne peux m’en empêcher. Puis sa tête se relève, lentement. Elle regarde devant elle, puis autour d’elle. Mais comme je suis dans son dos, elle ne me voit pas. J’hésite. Et hésite encore. J’ai envie mais j’ai… peur ? Et finalement, j’écrase ma cigarette de mon talon gauche et m’avance vers le corps, maintenant assis sur les pavés gris.

 

Elle est là, étendue, juste la tête relevée, comme un animal blessé. La femme. Mi-déchet, mi-déchue. Je m’avance à pas lents en la regardant. Je remarque d’abord les talons aiguilles de ses escarpins noirs. L’un d’eux est cassé. Et ses bas sont filés. C’est dommage, ce sont de jolis bas. Je peux en voir la gaine sous sa jupe relevée. Je ne suis plus qu’à une dizaine de mètres d’elle. Son sac à main s’est renversé sur les pavés. Un tube de rouge à lèvres, des clés, un briquet, et un téléphone portable sur lequel elle s’acharne. Jusqu’à ce qu’elle me voit. Elle lève les yeux sur moi. Le soleil, dans mon dos, la fait cligner des yeux.

« – Tu veux quelque chose ?

Son chemisier est déboutonné jusqu’à son nombril. Je peux voir son soutien-gorge blanc à balconnet, qui met sa poitrine tout à fait en valeur, d’ailleurs. Son chignon est défait, des mèches de cheveux s’en échappent de tous les côtés. Le maquillage de ses yeux a coulé en trainées noires sur ses joues. On dirait une guerrière. Ses lèvres sont bien roses, naturellement, je serais prête à le parier. Et son regard, d’un noir plus profond et plus sombre que la nuit, me pénètre comme une flèche en pleine âme.

         Tu veux quelque chose ? Répète-t-elle.

         Hein ? Euh…non. Non. Mais j’ai pensé que toi, peut-être… Enfin… Je peux faire quelque chose pour toi ?

         Non, c’est bon. … Si, en fait : tu peux m’appeler un taxi, si tu veux. Mon portable est cassé, ce gros con a jeté mon sac par terre et… voilà. Elle me montre le cadran de son mobile, effectivement cassé. Vraiment de la merde ces machins là, elle ajoute.

Euh, le téléphone ou le mec ?, je me demande. Je sors mon téléphone portable de mon sac à main. Pendant ce temps, elle fouille dans le sien.

         Merde. Cette fois c’est moi qui jure. Plus de batterie.

         Merde. Plus de fric. Et merde ! Merde merde merde !!! Putain d’soirée de merde !

        

         Bon, ben merci quand même.

        

         Tu vas rester plantée là à me regarder ?

Euh… oui, je pense. Je ne peux m’en empêcher. Je ne peux m’en aller.

         Ben… non, je lui dis. Mais…

         Quoi ?

         Café ? Euh, tu veux un café ?

         Pardon ?

         J’habite là, le batiment derrière toi, tu veux entrer boire un café ?

Elle me regarde, me jauge plutôt. Elle se méfie, je crois. Je peux comprendre, à sa place je me méfierais aussi. Je me demanderais, comme chaque fille à qui un(e) inconnu(e) propose ses services s’il (elle) la drague, et le prix à payer pour le service en question. Il n’y a jamais de devis, pour les services.

Elle finit tout de même par accepter. Elle doit se dire que ce n’est pas pire. Je suis contente, même si je ne sais pas vraiment pourquoi. Je lui tend une main qu’elle ne saisit pas. Elle se lève, ramasse ses affaires, se tient debout face à moi.

         Bon, ben on y va ?

 

On y va.

 

 

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