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Six heures, le réveil sonne. Comme tous les matins.

La chambre est calme, baignée de noir. Le soleil d’hiver n’est pas encore levé.

Il ouvre un œil, puis l’autre, et les referme aussitôt. Il remonte la couette sur son menton et se tourne sur le côté. Il peut déjà sentir le froid de la pièce, le froid du dehors, le froid de l’hiver. Et plus que tout le reste, le froid à l’intérieur de lui. Il n’a pas envie de se lever, il voudrait rester au lit toute la journée. Non, en fait il voudrait partir, quitter son lit, sa maison, son village, sa vie. S’en aller pour tout recommencer. Ou pas.

Le réveil sonne une deuxième fois. Il réouvre les yeux, soupire profondément, et se lève finalement. Il enfile ses pantoufles restées au pied du lit, ainsi qu’un vieux peignoir élimé posé sur la chaise tout à côté. Il sort de la chambre, descend les escaliers, se cogne à la console de l’entrée, se rend dans la cuisine pour faire du café. Comme tous les matins.

Là, devant sa tasse, la confiture de pêche qui coule de sa tartine sur la table, il se prend à rêver un peu. Oh, juste un peu, il sait que rêver est dangereux. Il imagine un ailleurs, un mieux, un autre, une autre surtout, et de l’amour, tellement d’amour. Il invente un monde auquel il appartient, et dans lequel il fait bon vivre, enfin. Il regarde par la fenêtre le vent souffler et les branches nues des arbres se courber sous sa force. Parfois il aimerait connaître l’impression d’une feuille qui s’envole. Il pense au roseau qui se plie sans se briser, il se dit que peut-être il lui ressemble, lui qui… Des pas dans les escaliers. Il finit son café au lait en quelques gorgées, dépose la tasse dans l’évier, passe un coup d’éponge sur la table et regagne sa chambre. Bonjour, dit-il à sa femme croisée dans l’entrée. Il la salue sans la regarder, elle lui répond sans le regarder non plus. De quand date leur dernier regard échangé ? Il se le demande un instant, un instant seulement, il doit se préparer.

La douche le réveille et le dynamise un peu. Il évite son reflet dans le miroir, il le connaît par cœur et il ne l’aime pas. Ces cheveux gris, ces plis aux coins des yeux, de la bouche, cette peau qui se flétrit un peu partout sur son corps, ses fesses ramollies et ses bras tellement moins dessinés qu’avant. Cette chair dit le nombre de ses années, elle est sa seule preuve du temps qui passe, de son temps déjà passé. Lui ne saurait dire son âge, il n’est ni d’aujourd’hui, ni d’hier, et encore moins de demain. Cette drôle de sensation d’être là depuis toujours et pour toujours le saisit de nouveau, il la chasse alors d’un passage énergique de sa main dans ses cheveux.

Un jean noir, un gros pull à col roulé, son écharpe et sa veste en cuir, et son vieux cartable qu’il aime tant, il descend les escaliers, lance un bonne journée, à ce soir et quitte la maison. Comme tous les matins.

Lorsque sa voiture s’engage sur le chemin, il jette un œil dans le rétroviseur, tristement, il se dit que tout sera là, à la même place exactement, à son retour le soir.

 

Les vingt minutes de route qui le séparent de son lieu de travail sont l’occasion d’une parenthèse musicale. Ce matin, il écoute Coltrane et son doigté de génie, la beauté est bien de ce monde, il se dit. Il zappe ensuite sur les actualités, les nouvelles du monde le préoccupent et le révoltent, il n’est pas d’accord, trop conscient peut-être, pense-t-il, et il lance un réveillez-vous, bordel ! à la face de l’humanité. Un cri de rage qui malheureusement ne sortira pas de l’habitacle.

Arrêté au feu rouge rue de la République, il se demande ce que signifie ce terme aujourd’hui. La flèche orange se met à clignoter, lui indiquant qu’il peut tourner à droite. Seulement, il n’en a pas envie. Il voudrait aller tout droit, rouler encore, rouler toujours, sans s’arrêter, tout droit d’abord et ensuite on verra, oui, il aimerait voir où ça le mènerait. Une clio rouge, derrière lui, klaxonne. Il soupire pronfondément, et tourne à droite finalement. 

Il se gare sur le parking des enseignants. Croise un de ses collègues qui lui propose un café. Il accepte d’un signe de tête et le suit dans l’établissement.

Comme tous les matins.

 

Ce n’est qu’une autre de ses journées qui commence, finalement.

 

 

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