Sauter la navigation

Daily Archives: juillet 20th, 2008

 

 

 

Notre Dame des Doms sonne 6 heures. Le soleil se lève.

Je rentre à peine, et avec peine, d’une soirée trop arrosée, enfumée, abusée. Les pavés de la grande place du Palais ne me facilitent pas la tâche. Pourtant, j’en ai grande pratique, voilà quatre ans que je les arpente, je vis sans doute dans la ville la plus pavée du pays. Des pavés qui lui donnent de très jolies rues, jolies mais douloureuses. Et les 12cm de talons que je porte n’arrangent rien. Indispensables 12cm, sans lesquels mes jambes sont désesperemment petites et ridicules, surtout dans la courte robe noire que j’ai choisie de porter hier soir. Je m’arrête un instant, autant pour retrouver l’équilibre que pour regarder la première lumière du jour avaler lentement les pavés. Elle est sublime et je l’aime, pourtant je ne la vois jamais, parce qu’elle implique une nuit blanche dont je mets trois jours à payer le prix. Mais que j’aime ces moments fugaces et spontanés qui me font penser que finalement, je suis au bon endroit, au bon moment.

Cigarette. Pour célébrer. Ou me fournir un bon prétexte pour rester quelques minutes de plus à contempler.

 

Il est si tôt pour un dimanche matin qu’il n’y a pas un bruit sur la place. Le café n’a pas encore ouvert ses portes, mon voisin et son chien dorment encore. Ou bien ils prennent leur petit-déjeuner. Seuls les oiseaux sont réveillés, leur chant accompagne à la perfection les évènements. Comme ce morceau de classique dont j’ai perdu le nom, dans cette scène du film de Bertolucci, beauté volée, quand Liv Tyler arrive chez la soeur de sa mère en Toscane : elle traverse la cuisine, se rend sur la terrasse où sa tante dort dans une chaise longue, prend une cerise sur la table et croque dedans. Le soleil de midi éblouit les vignes, la brise d’été balade le parfum des champs d’oliviers, et la musique vient parfaire le spectacle. Et bien ce matin, c’est pareil avec le chant des oiseaux. Et ce moment si parfait n’appartient qu’à moi. J’en frissonne de plaisir, consciente de mon privilège.

 

Soudain une voiture dévale en trombe l’allée pavée et vient troubler la tranquilité du lieu. Elle s’arrête devant le Conservatoire. La portière s’ouvre, côté passager. Du mouvement à l’intérieur, on dirait. Des cris. De femme. Et la femme tombe du véhicule, poussée, probablement. Et la voiture démarre, prend à droite, rue de la monnaie, puis disparaît. Laissant là, sur les pavés, la femme qui a crié.

Elle est couchée, ne bouge pas. Comme un animal mort. Abattu. Je me dis que je ne devrais pas la regarder de la sorte, avec autant d’insistance, comme si elle était le nouveau spectacle auquel j’assistais. Mais je ne peux m’en empêcher. Puis sa tête se relève, lentement. Elle regarde devant elle, puis autour d’elle. Mais comme je suis dans son dos, elle ne me voit pas. J’hésite. Et hésite encore. J’ai envie mais j’ai… peur ? Et finalement, j’écrase ma cigarette de mon talon gauche et m’avance vers le corps, maintenant assis sur les pavés gris.

 

Elle est là, étendue, juste la tête relevée, comme un animal blessé. La femme. Mi-déchet, mi-déchue. Je m’avance à pas lents en la regardant. Je remarque d’abord les talons aiguilles de ses escarpins noirs. L’un d’eux est cassé. Et ses bas sont filés. C’est dommage, ce sont de jolis bas. Je peux en voir la gaine sous sa jupe relevée. Je ne suis plus qu’à une dizaine de mètres d’elle. Son sac à main s’est renversé sur les pavés. Un tube de rouge à lèvres, des clés, un briquet, et un téléphone portable sur lequel elle s’acharne. Jusqu’à ce qu’elle me voit. Elle lève les yeux sur moi. Le soleil, dans mon dos, la fait cligner des yeux.

« – Tu veux quelque chose ?

Son chemisier est déboutonné jusqu’à son nombril. Je peux voir son soutien-gorge blanc à balconnet, qui met sa poitrine tout à fait en valeur, d’ailleurs. Son chignon est défait, des mèches de cheveux s’en échappent de tous les côtés. Le maquillage de ses yeux a coulé en trainées noires sur ses joues. On dirait une guerrière. Ses lèvres sont bien roses, naturellement, je serais prête à le parier. Et son regard, d’un noir plus profond et plus sombre que la nuit, me pénètre comme une flèche en pleine âme.

         Tu veux quelque chose ? Répète-t-elle.

         Hein ? Euh…non. Non. Mais j’ai pensé que toi, peut-être… Enfin… Je peux faire quelque chose pour toi ?

         Non, c’est bon. … Si, en fait : tu peux m’appeler un taxi, si tu veux. Mon portable est cassé, ce gros con a jeté mon sac par terre et… voilà. Elle me montre le cadran de son mobile, effectivement cassé. Vraiment de la merde ces machins là, elle ajoute.

Euh, le téléphone ou le mec ?, je me demande. Je sors mon téléphone portable de mon sac à main. Pendant ce temps, elle fouille dans le sien.

         Merde. Cette fois c’est moi qui jure. Plus de batterie.

         Merde. Plus de fric. Et merde ! Merde merde merde !!! Putain d’soirée de merde !

        

         Bon, ben merci quand même.

        

         Tu vas rester plantée là à me regarder ?

Euh… oui, je pense. Je ne peux m’en empêcher. Je ne peux m’en aller.

         Ben… non, je lui dis. Mais…

         Quoi ?

         Café ? Euh, tu veux un café ?

         Pardon ?

         J’habite là, le batiment derrière toi, tu veux entrer boire un café ?

Elle me regarde, me jauge plutôt. Elle se méfie, je crois. Je peux comprendre, à sa place je me méfierais aussi. Je me demanderais, comme chaque fille à qui un(e) inconnu(e) propose ses services s’il (elle) la drague, et le prix à payer pour le service en question. Il n’y a jamais de devis, pour les services.

Elle finit tout de même par accepter. Elle doit se dire que ce n’est pas pire. Je suis contente, même si je ne sais pas vraiment pourquoi. Je lui tend une main qu’elle ne saisit pas. Elle se lève, ramasse ses affaires, se tient debout face à moi.

         Bon, ben on y va ?

 

On y va.

 

 

Publicités

 

 

 

 

Six heures, le réveil sonne. Comme tous les matins.

La chambre est calme, baignée de noir. Le soleil d’hiver n’est pas encore levé.

Il ouvre un œil, puis l’autre, et les referme aussitôt. Il remonte la couette sur son menton et se tourne sur le côté. Il peut déjà sentir le froid de la pièce, le froid du dehors, le froid de l’hiver. Et plus que tout le reste, le froid à l’intérieur de lui. Il n’a pas envie de se lever, il voudrait rester au lit toute la journée. Non, en fait il voudrait partir, quitter son lit, sa maison, son village, sa vie. S’en aller pour tout recommencer. Ou pas.

Le réveil sonne une deuxième fois. Il réouvre les yeux, soupire profondément, et se lève finalement. Il enfile ses pantoufles restées au pied du lit, ainsi qu’un vieux peignoir élimé posé sur la chaise tout à côté. Il sort de la chambre, descend les escaliers, se cogne à la console de l’entrée, se rend dans la cuisine pour faire du café. Comme tous les matins.

Là, devant sa tasse, la confiture de pêche qui coule de sa tartine sur la table, il se prend à rêver un peu. Oh, juste un peu, il sait que rêver est dangereux. Il imagine un ailleurs, un mieux, un autre, une autre surtout, et de l’amour, tellement d’amour. Il invente un monde auquel il appartient, et dans lequel il fait bon vivre, enfin. Il regarde par la fenêtre le vent souffler et les branches nues des arbres se courber sous sa force. Parfois il aimerait connaître l’impression d’une feuille qui s’envole. Il pense au roseau qui se plie sans se briser, il se dit que peut-être il lui ressemble, lui qui… Des pas dans les escaliers. Il finit son café au lait en quelques gorgées, dépose la tasse dans l’évier, passe un coup d’éponge sur la table et regagne sa chambre. Bonjour, dit-il à sa femme croisée dans l’entrée. Il la salue sans la regarder, elle lui répond sans le regarder non plus. De quand date leur dernier regard échangé ? Il se le demande un instant, un instant seulement, il doit se préparer.

La douche le réveille et le dynamise un peu. Il évite son reflet dans le miroir, il le connaît par cœur et il ne l’aime pas. Ces cheveux gris, ces plis aux coins des yeux, de la bouche, cette peau qui se flétrit un peu partout sur son corps, ses fesses ramollies et ses bras tellement moins dessinés qu’avant. Cette chair dit le nombre de ses années, elle est sa seule preuve du temps qui passe, de son temps déjà passé. Lui ne saurait dire son âge, il n’est ni d’aujourd’hui, ni d’hier, et encore moins de demain. Cette drôle de sensation d’être là depuis toujours et pour toujours le saisit de nouveau, il la chasse alors d’un passage énergique de sa main dans ses cheveux.

Un jean noir, un gros pull à col roulé, son écharpe et sa veste en cuir, et son vieux cartable qu’il aime tant, il descend les escaliers, lance un bonne journée, à ce soir et quitte la maison. Comme tous les matins.

Lorsque sa voiture s’engage sur le chemin, il jette un œil dans le rétroviseur, tristement, il se dit que tout sera là, à la même place exactement, à son retour le soir.

 

Les vingt minutes de route qui le séparent de son lieu de travail sont l’occasion d’une parenthèse musicale. Ce matin, il écoute Coltrane et son doigté de génie, la beauté est bien de ce monde, il se dit. Il zappe ensuite sur les actualités, les nouvelles du monde le préoccupent et le révoltent, il n’est pas d’accord, trop conscient peut-être, pense-t-il, et il lance un réveillez-vous, bordel ! à la face de l’humanité. Un cri de rage qui malheureusement ne sortira pas de l’habitacle.

Arrêté au feu rouge rue de la République, il se demande ce que signifie ce terme aujourd’hui. La flèche orange se met à clignoter, lui indiquant qu’il peut tourner à droite. Seulement, il n’en a pas envie. Il voudrait aller tout droit, rouler encore, rouler toujours, sans s’arrêter, tout droit d’abord et ensuite on verra, oui, il aimerait voir où ça le mènerait. Une clio rouge, derrière lui, klaxonne. Il soupire pronfondément, et tourne à droite finalement. 

Il se gare sur le parking des enseignants. Croise un de ses collègues qui lui propose un café. Il accepte d’un signe de tête et le suit dans l’établissement.

Comme tous les matins.

 

Ce n’est qu’une autre de ses journées qui commence, finalement.